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1460-07-18 ~ [RP] C'est d'ici que je vous écris...

 
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MessagePosté le: Jeu 19 Juil - 12:04 (2012)    Sujet du message: 1460-07-18 ~ [RP] C'est d'ici que je vous écris... Répondre en citant

Terwagne_mericourt a écrit:
C'est d'ici de ce nid,
Que je vous dis ma vie
Tous mes dénis, mes envies.
(Calogero)

[Orléans, le 18 juillet 1460, non loin d'un énervant bien trop attachant :]


Il avait déjà quitté le campement lorsqu'elle ouvrit les yeux, mais elle ne s'en inquiéta pas. Il avait sans doute des choses à faire en ville, des transactions à effectuer, des marchés à conclure, et tout un tas d'autres choses au sujet desquelles elle ne savait rien.

Ils avaient entrepris ce voyage ensemble, quatre jours plus tôt, mais elle ne ressentait pas le besoin d'en apprendre plus sur ses affaires à lui. Tout ce qui lui importait, c'était de profiter de ce sentiment de liberté et de repos qu'elle ressentait enfin, et aussi de profiter de sa présence à lui, du moins quand son humeur était agréable et non acerbe.

Et en pensant à son humeur, elle sourit pour elle-même en se souvenant du sourire qu'elle avait put apercevoir sur ses lèvres la veille, à Montargis... Son premier vrai sourire depuis leur rencontre! Le premier qui ne ressemblait pas à une grimace du coin des lèvres! Le premier qu'il ne s'était pas senti obligé de retenir!

Décidément, ils se ressemblaient tous deux bien plus qu'il n'y paraissait... Son côté agressif à elle n'était rien de plus et rien de moins que son côté mufle à lui : une armure pour se protéger, pour cacher leur peur de s'attacher, pour faire fuir les gens avant de trop les apprécier.

Quittant le campement à son tour, elle se promena un long moment dans les rues et ruelles de la ville, repérant quelques échoppes, puis décida de profiter des quelques heures de repos qu'il lui restait avant de reprendre la route dans la soirée pour faire une chose qu'elle n'avait que bien trop repoussée... Donner de ses nouvelles à un ami très cher à son coeur.

Elle regagna donc l'endroit où tous deux avaient posés leur affaires, juste à la sortie de la ville, et y trouva deux messagers ailés qui semblaient s'impatienter de la trouver. Sans les faire attendre d'avantage, elle les déchargea de leur fardeau respectif et ouvrit la première missive, souriant au fur et à mesure de sa lecture.

Mise de bonne humeur par cette lecture, elle décida de lui répondre sans tarder, histoire de le taquiner elle aussi.

Citation:
Cher K,

On s'habitue à tout? Et bien j'espère sincèrement que vous ne vous habituerez pas trop rapidement à moi. Je n'ai pas envie de devenir comme une vieille habitude dont on n'a plus vraiment conscience.

Quoi qu'il en soit, je suis ravie d'apprendre que nous ne repartons pas ce soir mais restons quelques temps à Orléans. Je vais pouvoir mettre cette journée à profit pour écrire à quelqu'un de très cher à mon coeur et pour faire quelques emplettes. Avec un peu de chance vous me trouverez moins mal fagotée à votre retour, même si je ne me fais aucune illusion sur le fait que cela pourrait vous tirer quelque compliment, je commence à trop bien vous connaitre que pour encore me faire des illusions, rassurez-vous.

Je vous retrouverai donc ce soir au campement pour vous faire profiter de mes râleries, qui semblent vous plaire bien plus que mes... Je vous laisse énumérer, vous avez bien plus d'imagination que moi.

A ce soir!

Terry



Une fois le pli confié à un volatile, elle décacheta la seconde missive, et cette fois la lecture ne la fit pas sourire, mais bien pester à haute voix.

Non mais quel culot !!!

Mais bien sûr, c'est moi la responsable!
Moi qui ne vous ai pas donné de mes nouvelles!
Moi qui vous ai oublié!

Moi qui... Moi qui... Moi qui...

Kernos! Celle-là c'est la meilleure!
Moi qui trop heureuse d'avoir retrouvé Kernos vous ai oublié... Il n'y a pas de Kernos! Plus de Kernos! Pas de retrouvailles! Juste des promesses non tenues une fois de plus! Juste un choix de rester en Lyonnais-Dauphiné en me faisant espérer à nouveau!

Mais vous, Aim' ?
N'est-ce pas vous qui êtes parti sans même prévenir?
Vous qui trop occupé à roucouler avec Aliénor en avez oublié notre amitié?

Se rendant brusquement compte qu'elle était en train de parler à voix haute et que si jamais son compagnon de voyage arrivait il risquait de la prendre pour une folle, elle se tut, se mordit la lèvre, et poussa le vélin chiffonné dans sa besace.

Il attendrait! Il était hors de question qu'une fois de plus elle le fasse passer avant le reste! Et surtout avant son amitié pour un homme qui bien plus que lui méritait qu'on lui écrive!

Prenant le temps de se calmer malgré tout, elle sirota un verre de calva emporté dans ses bagages (la bouteille et le verre, dans les bagages, pas le calva dans un verre), puis prit de quoi écrire à celui dont elle ne désespérait pas de le voir devenir son vassal le plus rapidement possible.

Citation:
Très cher Jim,


J'imagine que vous devez vous demander pourquoi je ne vous ai pas encore donné de mes nouvelles depuis ce merveilleux jour de juin que nous avons partagé à Paris et dont j'ai gardé précieusement chaque instant en mémoire.

Oui, ces moments partagés sont sans contexte ceux que je me remémore avec le plus de plaisir les soirs où j'ai besoin de chaleur, d'amitié, de réconfort, d'espoir.

Pourquoi ne vous ais-je pas écrit plus tôt? A dire vrai j'espérais pouvoir vous donner une date pour la cérémonie que nous unirait, et n'ayant point de nouvelle de Dauphiné - le héraut - j'attendais afin de pouvoir vous l'annoncer en vous donnant de mes nouvelles.

Malheureusement, les semaines passent, et je n'ai toujours aucune réponse de sa part... J'ai écrit de nouveau, et je croise les doigts qu'enfin j'obtienne une date. Ne voulant point continuer à repousser le moment où je vous donnerais de mes nouvelles et en prendrai des vôtres, je vous écris sans plus attendre, mais en continuant à espérer impatiemment.

Je vais bien! Fort bien, même!

Après quelques semaines d'investissement en Champagne en participant à la protection d'une ville, après une participation aux élections ducales là-bas, j'ai décidé de laisser un homme m'entraîner sur les routes du Royaume.

Je ne vous parlerais pas de lui, je risquerais de ne pas être très objective, et vous de votre côté devez le rester le concernant, puisqu'il me semble que vous êtes le procureur en charge de l'audience dans laquelle il est partie prenante.

Je ne vous dirai donc rien de lui, si ce n'est qu'il est aux antipodes de tout ce dont doivent rêver les demoiselles fragiles et romantiques, qu'il a plus de traits communs avec les ours qu'avec les hommes que j'ai l'habitude de fréquenter, mais surtout qu'il me permet de retrouver ce sentiment de liberté qui me manquait tant en l'absence de voyage.

Nous nous trouvons actuellement à Orléans, et j'ignore où nous irons ensuite, mais peu m'importe. Pour la première fois depuis longtemps j'ai l'impression de ne pas avoir besoin de réfléchir, de décider, d'hésiter, et cela me fait un bien fou.

Je n'ai pas oublié ma promesse d'une journée ensemble où c'est moi qui vous ferrais découvrir un tas de distractions, mais je n'ai guère la possibilité de me rendre à Paris pour le moment. Ne m'en voulez pas, surtout.

Avec toute mon amitié et mon impatience de vous voir devenir mon vassal,
Terry



Une fois cela fait, elle sirota un second verre, puis reprit la missive de l'ébouriffé, la relut, pestant autant qu'à la première lecture, bien décidée à le faire patienter avant d'obtenir réponse.

Les boutiques et échoppes de la ville méritaient bien plus son attention que lui...

[Cheffe Aldraien
Merci de baliser correctement votre RP & bon jeu.]



Terwagne_mericourt a écrit:
[Orléans, le 18 juillet 1460, en attendant un énervant :]


Le soir ne doit pas commencer à la même heure pour tout le monde... C'est en tous cas la conclusion à laquelle était arrivée Terwagne ce soir-là, tandis qu'elle continuait à occuper seule leur campement.

"Ce soir encore, je resterai au campement... ". C'était bel et bien ses mots dans la missive qu'il lui avait adressée en début d'après-midi.

Bof!
Tant pis!

Elle avait assez attendu en vain d'autres hommes dans sa vie que pour gâcher sa soirée à s'impatienter sur l'arrivée de celui-ci. S'il arrivait avant qu'elle ne s'endorme et bien tant mieux, et si il n'arrivait pas avant qu'elle ne rejoigne Morphée, et bien tant pis!

De son côté, elle avait bien assez de choses à faire pour occuper sa soirée, à commencer par écrire à Aimelin, à présent qu'elle était un peu moins énervée sur lui.

Citation:
Seigneur d'Etampes,


Vos espoirs seront comblés : votre missive m'a trouvée en excellente santé, du moins physiquement. Emotionnellement ? Et bien je l'étais également, juste avant de parcourir vos courbes encrées. Et je le serai sans doute à nouveau après avoir achevé la rédaction de cette lettre que je vous adresse.

Mais parlons de vous, voulez-vous? Après avoir lu votre missive je dois bien vous avouer que je m'inquiète pour votre santé mentale, et pas qu'un peu. Je m'inquiètes à un tel point que si je ne craignais pas de l'angoisser outre mesure, j'écrirais même à Aliénor pour lui conseiller de vous emmener consulter quelque médicastre.

La raison de mes inquiétudes ? Votre perte de mémoire flagrante, mais aussi votre perte de toute notion du temps.

Vos propos concernant notre dernière entrevue en taverne me portent en effet à croire que vous êtes amnésique, je vous le confirme. A moins bien entendu que la seule raison de vos souvenirs erronés ne soit le fait que vous ne m'ayez pas écoutée ce jour-là... Pour ma part, je préfère vous accorder le bénéfice du doute à ce sujet et croire que vous m'écoutiez.

Bref, je me permets donc de vous rafraichir la mémoire et de rectifier ce que vous pensez être la réalité... Je ne vous ai nullement dit que je quittais la Champagne ou Sainte Ménéhould ce jour-là, je vous ai juste annoncé que j'avais mis mon champs en vente afin de me libérer de toute entrave et pouvoir voyager ensuite. Il n'était donc nullement question de voyager dans l'immédiat, mais bien de vous prévenir de cette éventualité dans les semaines qui suivraient, aucun champs ne se vendant dans l'heure ou la semaine me semble-t-il. Je voulais vous préparer à un futur départ, par amitié à défaut d'autre chose.

Pour tout vous dire je ne suis d'ailleurs partie de Sainte Ménéhould que bien des mois plus tard,... Il y a quatre jours pour être précise.

Mais vous?
M'avez-vous avertie de votre départ? Non!
M'avez-vous écrit pour me dire de ne pas m'inquiéter si je ne vous voyais plus? Non!

De mon côté je m'y suis prise à l'avance, quand du vôtre vous avez simplement fait comme si je n'existais pas, ou plus, comme si cela ne me regardait pas... Imaginez-vous l'effet que cela m'a fait lorsque je l'ai appris par hasard de la bouche d'un inconnu? Je me suis sentie oubliée, voila! Tout comme je me sens oubliée depuis lors, en l'absence de toute nouvelle de votre part.

De mon côté, je ne vous ai pas oublié, non! Malheureusement d'ailleurs! Parce que si tel avait été le cas j'aurais sans doute connu bien moins de nuit d'insomnie et d'incompréhension, bien moins de périodes de larmes aussi.

Pour le reste, puisque vous y faites allusion en m'accusant de vous avoir oublié depuis mes retrouvailles avec lui, et bien sachez que non, je n'ai pas retrouvé Kernos. Je ne l'ai pas revu depuis ma cérémonie d'investiture! Il est reparti en Lyonnais-Dauphiné en me promettant de revenir de suite après, et je ne l'ai jamais vu arriver depuis lors.

J'ai fini par cesser de croire et d'espérer, cesser d'attendre. Je n'ai que trop longtemps et trop souvent cru des hommes qui ne cherchaient qu'à se jouer de mes sentiments, mais ce temps est révolu à présent. J'ai décidé de profiter de ma liberté, dans tous les sens du terme.

J'ai donc quitté la Champagne il y a quatre jours à présent, en compagnie d'un homme que je ne connais encore que très peu mais qui a au moins comme qualité de ne pas tenter de me bercer de belles paroles, que du contraire. Je suis certaine que vous ne l'aimeriez pas, vous n'avez jamais apprécié les hommes dont j'aimais la compagnie, quelles que soient leurs qualités ou leurs défauts, le simple fait que j'aime passer du temps avec eux vous suffisant à les cataloguer comme dangereux et mal intentionnés.

Quoi qu'il en soit, sachez que malgré ma mauvaise humeur à votre égard, je suis soulagée de vous savoir toujours heureux avec Aliénor, et j'espère qu'elle est elle-même réellement heureuse. Elle le mérite, et mon amitié à son égard est toujours bien présente en moi.

Soyez aimable de lui transmettre mes salutations et mes voeux de bonheur, ainsi que mes voeux de réussite dans la carrière de juriste où je ne doute pas qu'elle soit à sa place.


En souvenir de notre "lien",
Terwagne



Une fois que cela fut fait, elle s'empara de la pomme qu'elle avait achetée sur le marché quelques heures plus tôt et y plongea les dents avec appétit.

Cela aussi, c'était un changement... Un changement qu'elle n'espérait plus depuis des années... Retrouver enfin l'appétit et l'envie de manger des choses dont le goût lui plaisait!

Elle termina le fruit, regrettant presque qu'il ne fut pas plus gros, ou même mieux d'en avoir acheté un second, puis regagna sa couche et s'y étendit sur le dos, le regard posé sur les étoiles.

Tant pis pour Kelso... Il n'aurait pas droit à ses taquineries ce soir!
Et puis après tout, peut-être avait-il trouvé meilleure compagnie que la sienne.


.jim. a écrit:
Angers le 19 juillet 1460

Depuis quelques jours, le rouquin procureur vagabondait en Anjou, accompagnant son épouse qui souhaitait revoir le lac d'Angers où était né leur amour.

Le voyage avait été un peu décevant car le lac était maintenant peuplé d'inconnus qui ne leur laissaient guère de place. Ils étaient donc repartis pour la Flèche dans l'espoir d'y croiser le parrain de la belle Anna mais avaient de nouveau fait chou blanc.

S'occupant comme il pouvait, attendant l'ouverture des portes pour prendre la route de Saumur, le jeune homme avait troqué ses élégants autours habituels pour un déguisement de vagabond.

Les officiers royaux n'étaient pas en odeur de sainteté en Anjou et s'ils avaient quelque mémoire, certains nobles arrogants devaient se souvenir de la manière dont il les avait traînés en Justice.

Il rasait donc les murs pour se rendre au relais de poste, ayant laissé des instructions à un collègue avocat à Thouars pour faire suivre le courrier à son appartement d'Angers.

Là, on lui remit un pli cacheté récemment arrivé. Il l'ouvrit rapidement, anticipant un courrier du chancelier et ne put retenir une exclamation de joie en découvrant la prose de Terry.

Cachant le pli dans ses vêtements, il se rendit jusqu'à son appartement et relut la missive plusieurs fois pour être sûr de ne pas en avoir perdu une miette.

Il y avait des petits plaisirs simples dans la vie et recevoir une lettre d'une amie, c'était comme mettre à mort verbalement un brigand en pleine salle d'audience, il ne s'en lassait pas.

Attrapant une plume et de l'encre, il s'assit devant son écritoire et entreprit de répondre.

Citation:
Très chère Terry,

Votre amitié est un trésor que je chéris et garde en permanence près de mon coeur.

Le souvenir de cette belle journée de juin ne me quitte jamais vraiment et il m'arrive même de m'interrompre en plein réquisitoire en pensant à mes pitreries ce jour là.

Mon épouse dit que je suis un pitre et je pense qu'elle a raison, je suis né pour divertir les autres et je tiens à grand honneur d'avoir pu vous rendre le sourire ce jour là.

Les nouvelles que vous me donnez me ravissent. Je vois que vous avez retrouvé la qualité principale qui nous rend vraiment vivants: la curiosité.

Vous partez donc sur les routes avec un repris de justice? Si je n'avais pas deviné de qui il s'agit pour avoir moi-même requis la relaxe dans son affaire, je devrais vous gourmander.

Norf, Terry, les délinquants sont-ils les seuls à trouver grâce à vos yeux?

Permettez cette taquinerie de la part d'un ami car je serai votre ami toujours et tant que vous le voudrez.

Vous êtes donc présentement en Orléans? C'est une région que je n'ai jamais eu l'heur de visiter, je vous le confesse. Elle doit sans doute être très jolie, s'agissant d'une des villes préférées des rois capétiens.

Je vous y rejoindrais bien mais je ne voudrais point troubler votre relation naissante avec ce messire aux manières d'ours qui vous rend néanmoins heureuse.

Je croise les doigts pour que cet homme là réalise la chance qu'il a d'être votre compagnon de voyage et peut-être davantage si vous l'attendez.

Je vous prie de ne point vous tourmenter du silence du héraut du lyonnais-Dauphiné.

Je connais vos intentions et sais qu'elles sont bonnes et généreuses.

Le jour venu, je vous prêterai serment d'aide et de conseil. En attendant, je vous fais serment d'amitié.

Puissiez-vous continuer à parcourir les routes du royaume aujourd'hui en paix et sans doute un jour, nos routes se croiseront de nouveau.

Pour ma part, je vous dirai simplement que je me trouve actuellement à Angers, ville où je possède un appartement.

J'y ai accompagné mon épouse qui se languissait de revoir le lac où notre amour a vu le jour.

La ville a peu changé mais je me fais discret dans cette contrée indépendantiste. Dans quelques jours, j'irai rendre visite à une amie très chère que vous connaissez sans doute, Linon d'Orient.

Malgré nos divergences... politiques... je lui garde toute mon amitié et je veux l'en assurer.

Après quoi nous retournerons à Thouars d'où nous partirons sans doute pour la Rochelle afin de passer l'été à la mer.

Je vais devoir conclure cette lettre car les portes de la ville se ferment et je dois la quitter ce soir-même.

Dans l'attente du plaisir immense de vous revoir, recevez Terry, toute mon amitié.

Jim



Il replia la lettre puis cacheta le pli alors que la porte de l'appartement s'ouvrait sur son épouse, la belle Anna. Le jeune homme l'enlassa puis l'embrassa fiévreusement.

Vite mon amour, il nous faut quitter cette ville ce soir mais avant de partir, je dois trouver un de ces emplumés porteurs de missives!

A sa question muette il répondit.

J'ai reçu cette lettre de Terry et tu sais que je ne fais jamais attendre une dame. Peut-être pourrai-je te la présenter un jour, je suis sûr que vous vous plairiez.

Il conclut l'échange d'un sourire taquin avant de refermer la porte derrière lui et de prendre la route de Saumur



Aimelin a écrit:
[Vendome, pays de tranquilité, le 17 juillet]

Car Le Temps, lui n'attend pas,
Non Le Temps, c'est ce moment là.
Oh, Le Temps, lui n'existe pas.
Non, Le Temps, est ce que tu en feras,
Ce que tu en feras.
(Téléphone – Le temps)


Depuis les environs du 21 mai qu'ils avaient quitté la Champagne en toute hâte, avec Aliénor, le jeune gars n'avait eu loisir de s'ennuyer. Des rencontres intéressantes, d'autres étranges, d'autres désagréables, ça c'était le lot des voyages et il y était habitué surtout après deux mandats de connétable où il avait croisé la plume avec toutes sortes de personnes.

Bien entendu, en tant qu'ébouriffé il était parti sans un mot, parce que lui aussi avait des choses qui tournaient dans sa tête, lui aussi avait parfois les idées plus grises que bleues, et parce que lui aussi était humain avec ses forces et ses faiblesses et que depuis son arrivée en Champagne, il n'avait pas vraiment pris le temps de vivre. Si Aliénor n'avait pas croisé sa vie ce jour de mars aux joutes des grandes écuries, sans nul doute qu'il ne serait pas à Vendôme aujourd'hui à s'inquiéter pour une petite rouquine de neuf ans qui était entrée dans sa vie comme un tourbillon sur une place enneigée, et l'avait réchauffé doucement.
Il avait eu peur ce jour là en recevant le courrier de Marine. Peur qu'elle ait fait comme lui à Vae, qu'elle ait fait le mauvais choix ou du moins un choix qui la poursuivrait tout au long de sa vie. Il n'était pas son père, il n'était pas son frère, mais il se sentait un peu de tout ça.

Il avait laissé sa fonction de capitaine des douanes en avertissant la vice duchesse de son départ, avait écrit à Agnès dont l'armée était stationnée vers Conflans, lui disant qu'il allait passer avec Aliénor et qu'ils espéraient ne pas être découpés en rondelles. Son amie l'avait rassuré et les deux jeunes gens s'étaient mis en route pour arriver six jours plus tard au Mans.

Et là il avait fallu se rendre à l'évidence, Marine allait bien, ne voulait prendre qu'une mairie, et leur avait avoué au bout de quelques discussions :

Bhé ! j’voulais vous voir !

Et pendant ce temps, il pestait. Il n'avait toujours pas écrit à Dotch, n'avait pas donné de nouvelles à sa soeur depuis leur arrivée au Mans, et n'avait toujours pas écrit à Terwagne, qui même si elle avait quitté le duché ou dormait chez les soeurs, comme il le pensait, ne lui pardonnerait surement pas ce fait. Il avait encore en mémoire les reproches à propos d'une missive de Kernos qu'il avait oubliée. Incroyable cet ébouriffé qui en couchant au chateau pour sa fonction qui l'accaparait, n'avait pas été capable de faire suivre un courrier à quelqu'un qui ne donnait pas signe de vie !

Terwagne… sans doute l’avait elle oublié de toute façon vu le peu de nouvelles qu'il avait d'elle, c'est à dire aucune. Mais sans doute était ce de sa faute à lui puisque de toute façon tout était toujours de sa faute. Il attribuait ce côté qu'il détestait chez elle, au fait qu'elle n'avait pas eu ce qu'elle voulait avec lui. Elle s'était effacée devant Aliénor au tout début de leur relation, alors que le jeune homme était persuadé que la blondinette ne voulant aucun attachement, s'envolerait au premier beau parleur.

Comme quoi, on pouvait être intelligent et idiot.

Il n'avait pas honte d’avoir été attiré par Terwagne au premier regard, ce jour de janvier 58 où son regard à elle s'était posé sans cesse sur l'anneau qu'il faisait tourner entre ses doigts alors qu'il devait témoigner pour la blonde Célénya. Cet anneau qui était tout un symbole, et un lien qui le reliait à son amour Dancetaria depuis l’été 57. Après le procès, la Juge et le témoin avaient chacun regagné leur vie, tout en commençant à tisser ce fil qui il l'espérait ne se casserait jamais. Quelques missives et puis leurs retrouvailles en janvier 59 encore à la Cour d'Appel. Et puis cette salle d'archives. Que n'avait il dû retenir ses mots et ses gestes ce jour là. Il avait perdu Dance en juillet, et elle avait Kernos dans son coeur et leurs courriers étaient les seuls échanges qui les firent discuter après les toits enneigés de Paris. Il s'était résigné et de toute façon une vicomtesse officier royal, il ne fallait pas rêver !

Et puis le destin s'était amusé avec lui, qui avait décidé de ne plus s'attacher à personne après la mort de Dance, en lui faisant croiser la fille de son amie feu Magdeleine. Il n'avait pas eu d'intention particulière en se rendant en Champagne fin mars, seulement celle de retrouver la blondinette et de pouvoir continuer à parler de ce passé qui les hantait tous les deux. Et puis l'attirance, la promesse de ne pas se faire de promesses, Aimelin s'était laissé vivre pensant que ça ne serait qu'une aventure de quelques jours ou semaines. Et c'est à ce moment là, en juin, que son amie la Vicomtesse arriva à Troyes, et c'est à ce moment là que les tensions et les incompréhensions commencèrent.
Il ne l'avait pas oublié, ho non, il n'avait pas mis ses sentiments dans une boite scellée et il mit un certain temps et un temps certain à se rendre compte que Terry n'était pas seulement venu retrouver un ami et son épaule, mais nourrissait des sentiments pour lui. Il avait été heureux, puis inquiet puis angoissé.
D'un côté la blondinette de l'autre la brune tempête. Pouvait il aimer deux femmes et demander à l'une de n'être que dans l'ombre ? S'il n'avait pas été attaché à la blonde champenoise, sans doute aurait il été bien plus facile de pouvoir donner à Terry ce qu'elle désirait. Mais le destin s'amusait à se jouer de lui. Aimer deux femmes sans en blesser aucune, sans savoir le temps que ça durerait. Fallait il être un rêveur idéaliste pour oser le penser.

Quoi qu’il en soit, pour l'heure, il avait un courrier à faire et il s'y colla.
Citation:
Vendome le 17 juillet 1460


Terry,

J’espère que cette missive vous trouvera en bonne santé.

La dernière fois que je vous ai vu en taverne à Sainte Ménéhould, vous m’avez annoncé votre départ, tandis que vous discutiez de la Chancellerie avec Aliénor. Je n’ai osé vous demander si vous alliez rejoindre Kernos après sa venue à Paris et puis j’ai ensuite appris que vous étiez au couvent.

Et puis mi mai, j’ai reçu missive de la petite Marine, cette gamine de neuf ans rencontrée sur cette place enneigée en janvier, et pour laquelle j’éprouve une affection sans borne. Telle une petite sœur, elle me fait tourner la tête et me fait inquiéter. Elle m’a appelé à l’aide et j’ai abandonné mon poste de capitaine des douanes champenois afin d’aller au Mans avec Aliénor.
En évoquant Aliénor, sans doute aviez vous raison sur elle. Elle est bien plus importante à ma vie que je ne veux le laisser penser, même si vous êtes là parce que je ne suis pas de ces hommes qui renient les personnes qu’il aime, surtout lorsqu’elles ont votre sourire… et mêmes vos yeux lorsque vous me faites des reproches.
J’espère que vous gardez en vous nos discussions à Etampes ou ailleurs, nos courriers qui pour moi ont toujours été sincères et le seront toujours et j’espère surtout que nous nous croiserons encore parce que si vous comptez vous débarasser de votre ébouriffé en disparaissant dans les couvents ou en faisant silence, vous n’êtes pas au bout de vos peines.

Je ne sais combien de temps nous serons sur les chemins, notre voyage prenant du retard à cause d’une armée dirigée par un incapable, et qui a laissé la petite Marine pour morte sur le bord du chemin sans se soucier d’elle. Nous sommes donc sur Vendome encore quelques jours le temps de son rétablissement et ensuite je rêve d’aller voir ma suzeraine, cette amie que je n’ai vu depuis tant de mois hormis furtivement à votre cérémonie.
Peut être que lorsque je vous écrirai vous serez encore au couvent ou en voyage, comme vous nous l’aviez dit mais je sais que le pigeon vous trouvera avant de me revenir avec ou sans nouvelles.

J’ai hélas l’habitude que les personnes chères à mon cœur ne soient pas près de moi, comme Kawa, ma sœur partie sur les chemins depuis des mois. C’est ainsi mais si je ne les vois pas elles sont là dans mon cœur et vous y êtes aussi, je vous interdit d’en douter. Et de toute façon vous ne me donnez pas de nouvelles, donc sans doute m’avez-vous déjà oublié depuis que vous avez retrouvé Kernos, comme je vous l’avais dit, souvenez vous.

Je fais le vœux que cette missive vous trouve en parfaite santé, et surtout sereine et heureuse.

Votre ami l’ébouriffé
Jamais bien loin de vous en pensées.


Le pigeon prit son envol et le jeune Etampes pria pour le salut de son âme avant de prendre à nouveau sa plume pour écrire à sa Suzeraine. Ne pas lui dire qu’il venait sinon ça ne serait plus une surprise.

S’il avait sû à ce moment là que ses courbes encrées déclencheraient la rage de Terwagne, il aurait prié pour son salut à lui et non celui de l’emplumé voyageur.



Terwagne_mericourt a écrit:
[Orléans, le 19 juillet 1460, au creux d'un campement :]


C'est la mélodie du vent jouant avec le tissus qui la protégeait du froid nocturne qui la tira du sommeil ce jour-là. Le soleil était déjà bien haut dans le ciel, et il promettait de ne pas être avare de caresses durant les heures qui suivraient, ce qui lui tira à elle un sourire malgré la nuit affreuse qu'elle venait de passer.

Aucune trace de Kelso dans les parages... Il devait déjà être parti, à moins qu'il ne soit simplement pas rentré ceci-dit. Elle n'en avait pas la moindre idée, et l'esprit bien trop occupé par d'autres tracas pour commencer à s'interroger à ce sujet.

Prenant le temps de chasser de sa caboche les derniers relents du cauchemar qui lui avait tenu compagnie durant une bonne partie de la nuit, elle resta un instant assise sur sa couche, étirant d'abord ses jambes, puis ses bras, se faisant la réflexion que sa peau avait déjà changé un peu de couleur depuis qu'elle avait cessé de vivre recluse dans des chambres d'auberge. Avec un peu de chance, si son appétit retrouvé restait quelques temps, ses formes commenceraient elles aussi à revenir. Sait-on jamais...

Cette pensée la fit sourire, et elle se dit que cela aussi c'était un grand changement chez elle... Elle n'était plus pessimiste du matin au soir et du soir au matin. Elle recommençait à voir le bon côté des choses, et ça c'était un sacré grand pas en avant, même si cela ne concernait pour l'instant que des choses idiotes, secondaires, futiles.

Elle finit par quitter sa couche, faire un brin de toilette, se vêtir, et décida d'aller voir en ville si la commande qu'elle avait passée la veille était prête. Mais avant cela, elle rédigea une brève missive à celui avec qui elle voyageait.

Citation:
Bien le bonjour à vous !

J'ignore si vous avez finalement rejoint le campement cette nuit, puisque je ne vous y ai vu ni avant de m'envoler vers le pays des songes, ni en ouvrant les yeux ce matin. Quoi qu'il en soit, et où qu'elle aie eu lieu, j'espère que la nuit vous aura été douce et agréable.

La mienne le fut moyennement, les rêves l'ayant désertée pour laisser la place aux cauchemars, sans doute en raison de l'énervement qui fut mien suite à la lecture d'une certaine missive reçue hier. C'est étrange la vie, quand enfin on réussit à faire son deuil il faut toujours que quelque chose vienne nous rappeler notre douleur, notre colère, notre faiblesse aussi et surtout.

Mais laissons-là ce courrier perturbateur de mon humeur, je suis certaine que cela ne vous intéresse pas vraiment.

Je ne sais si nous levons le camps ce soir, et j'attendrai de vos nouvelles pour plier bagage ou non. Pour ma part, je compte occuper ma journée en me renseignant sur la mode orléanaise. J'ai aperçu hier quelques étoffes qui m'ont donné envie de voir l'effet qu'elles auraient sur mon teint pâle.

Terry



Une fois ce courrier terminé, elle l'abandonna au campement, dans un endroit bien visible, puis prit la direction de la ville, bien décidée à occuper le plus possible sa journée, ne serait-ce que pour s'empêcher de penser à Aimelin et son courrier de la veille, mais pire encore à cet autre qu'il lui avait remis en mémoire... Kernos!

Kernos et ses promesses!
Kernos et ses mensonges! *

Parce que oui, la raison pour laquelle elle en voulait le plus à Aimelin, au fond, c'était cela : il avait mis le doigt sur sa plus profonde blessure, sur sa plus grande déception, sur cette mélodie de jadis devenue requiem.

Kernos... Son "ut"...

Les heures passèrent, les étoffes achetées s'empilèrent, les écus dépensés s'additionnèrent, mais rien n'y fit. Il était dans chacune de ses pensées, dans chacun des soupirs qu'elle laissa lui échapper, derrière chaque juron qu'elle adressa à chaque marchand maladroit la bousculant accidentellement, dans chacune des morsures qu'elle infligea à sa lèvre inférieure ce jour-là.

On a beau décider de tourner la page, on ne choisit pas d'effacer les mots, et encore moins les maux.

Contrariée, elle finit par renoncer à encore dépenser le peu de fortune qu'elle avait emportée pour ce voyage et regagna le campement. Il fallait qu'elle déverse sa colère sur un vélin, qu'elle lui dise à quel point une fois de plus il l'avait déçue, trahie, blessée, et à quel point elle avait décidé de changer, par sa faute. Et dès l'en-tête le ton fut donné.

Citation:
A Kernos Rouvray, Baron de Mévouillon, Seigneur de Glandage,
De Terwagne Méricourt, Vicomtesse d'Orpierre, Dame de Taulignan, dicte l'Opportuniste du Lyonnais-Dauphiné,


Près de quarante jours et quarante nuits se sont écoulés depuis l'annonce de votre arrivée prochaine, et telle sœur Anne je n'ai rien vu venir. Ni vous, ni même une lettre me prévenant d'un quelconque retard.

Je présume que vous comprendrez donc aisément que lassée d'une énième attente en vain, achevée par un ultime espoir brisé, j'aie renoncé à tenir mes promesses à mon tour.

En très peu de mots, et de façon très limpide je l'espère, je vous écris donc pour vous annoncer deux choses :

- J'ai quitté sainte Ménéhould et la Champagne... Nul besoin de vous y rendre donc si vous veniez à vous souvenir de vos promesses, ce dont je doute.

- Je ne me balade plus sans sous-vêtement en attendant une ardeur physique de votre part en lieu et place d'une ardeur épistolaire qui n'a comme qualité que de retomber comme un soufflé raté.

A part cela? Et bien après avoir enfin ouvert les yeux sur le fait que non, vous ne quitterez jamais ce duché où je vous ai fait Baron et que vos terres ont bien plus de valeur à vos yeux que ce que vous nommiez à tord l'amour, j'ai décidé de cesser d'être idiote et sentimentale, de cesser d'être dupe des hommes dans votre genre, de cesser d'être celle que vous avez rencontrée il y a bien longtemps à présent, et décidé d'épouser le comportement d'une vraie opportuniste... Prendre à bras le corps ce que la vie a à m'offrir, prendre le meilleur de chaque chose et de chaque rencontre.

Voila pourquoi j'ai décidé de profiter pleinement de la liberté qui est mienne, en voyageant en bonne compagnie, sans rien espérer, sans rien attendre, en profitant simplement des avantages.

Ne cherchez pas en Champagne la raison de ce changement radical, elle n'est que de votre fait à vous. A défaut de m'avoir rendue heureuse, vous aurez au moins réussi à me rendre moins humaine.


L'Opportuniste.



Elle scella, et se leva pour partir en quête d'un messager. Mais ce fut l'un d'eux qui la trouva, et non l'inverse, lui tendant une missive confiée par Jim... La journée n'était pas totalement gâchée.

Après avoir confié à l'homme la missive à l'intention de Kernos, elle se dirigea vers sa couche, pour y lire les mots de son plus cher ami.


(* : voir "Quelques maux d'amour")



Terwagne_mericourt a écrit:
[Orléans, le 19 juillet 1460, un plus tard dans la journée :]

Une missive en amenant une autre, la lettre de Jim ne fut pas la seule qu'elle eut à lire en regagnant sa couche. En effet, posée sur celle-ci l'attendait une lettre de son compagnon de voyage, lettre lui expliquant son absence nocturne, mais lui annonçant également qu'il viendrait la chercher dans la journée pour faire les boutiques ensemble, avant de passer la soirée tous deux avec les étoiles pour seule compagnie.

Ce programme lui convenant, elle n'y répondit que par quelques mots tracés à la hâte, puis se plongea dans sa réponse à son futur vassal.

Citation:
Très cher ami,


Vous avez décidément le don de me faire sourire, et votre taquinerie concernant celui avec qui je trace la route n'aura pas déroger à la règle.

Notez que pour être tout à fait franche, il m'arrive moi-même de me poser la question concernant mon attrait pour "les mauvais garçons"... Je doute que le Duc en question apprécie que je parle de lui en ces termes, ceci-dit, et je compte sur votre discrétion.

Concernant l'Orléans, c'est un duché cher à mon coeur, puisque c'est là que tout a commencé pour moi... A Montargis pour être plus précise. J'y ai sans doute écrit une des plus belles pages de ma vie, puisque c'est là que j'ai rencontré l'amour la première fois, là que j'ai appris à jouer de la flûte, là que j'ai acheté mon premier chapeau et mes premières bottes... Montargis, c'est le goût de la nostalgie douce.

Pour en revenir à ma relation avec ce messire qui m'accompagne en ce moment, ne vous leurrez point, je n'envisage absolument pas que nos liens deviennent plus étroits, trop étroits, j'ai déjà suffisamment donné à d'autres, à tord et à travers d'ailleurs.

Et si jamais l'envie vous prenait de venir nous rejoindre en compagnie de votre épouse, sachez que j'en serais ravie. Je n'ai pas encore l'heure de la connaitre, mais je ne doute pas qu'elle soit remplie de qualités, et qu'elle me plairait beaucoup.

Quoi qu'il en soit, je comprends parfaitement que vous ayez d'autres projets, rassurez-vous. Et puis qui sait, mes pas à moi me mèneront peut-être dans la direction vers laquelle vous vous dirigez vous-même... Pour l'heure j'ignore totalement quand et pour où nous allons reprendre la route, et comme j'aime les surprises je n'ai même pas l'intention d'interroger l'ours à ce sujet je vous avoue.

Je prie que votre voyage à vous se passe sans encombres, et me réjouis de vous revoir, à Paris ou ailleurs...

Votre amie,
Terry



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[Orléans, le 19 juillet 1460, beaucoup beaucoup plus tard dans la journée :]

Deux soirs d'affilée... Cela faisait deux soirs qu'il lui donnait rendez-vous et lui faisait finalement faux bond! Si la première fois elle ne s'en était nullement offusquée, y avait à peine prêté attention, ce soir elle était de bien moins bonne humeur et donc fort logiquement beaucoup moins tolérante avec ce genre de grossièreté qu'elle cataloguait d'ailleurs de manque de respect envers sa personne.

Il avait un faible pour les lapins... Soit, il n'allait pas être déçu! Elle aussi elle savait chasser! Aussi bien le lapin que le beau gibier!

Elle décida de commencer par le lapin, au sens propre, et se dirigea vers la campagne, et plus précisément un petit bois qu'elle avait repéré non loin de leur campement... Les lapins devaient y avoir élu domicile. Elle réussirait bien à en débusquer un avant le lever du jour.

Après quelques jurons, quelques égratignures à force de ramper dans les bosquets, quelques coups dans le vide, elle finit par réussir à en assommer un, à coup de pierre. Certes ça n'était pas là le grand art de la chasse, mais tout ce qui comptait c'était le résultat... Et le résultat, il était là, dans sa main! Un beau lapin bien gros - quoi que... il devait être malade vu le peu de réaction qu'il avait eu face à la pierre - qu'il ne lui restait plus qu'à déposer sur la couche de Kelso. Ca lui ferrait de la compagnie quand enfin il se déciderait à rejoindre le campement.

Elle? Elle elle ne serait plus là, elle serait partie en ville, aurait trouvé une taverne où la compagnie ne serait point trop mauvaise, et où peut-être elle aurait l'envie de chasser avec d'autres armes que les cailloux...



Kernos a écrit:
[Champagne, le 20 juillet 1460, au vent mauvais*]

Appuyé sur le mur de façade de la maison vide de Terwagne Méricourt, Kernos griffonna quelques mots sur un morceau de parchemin usé autant que lui-même. Cela faisait plus de dix jours qu'il chevauchait sans repos pour gagner Sainte-Ménéhould et faire choux blanc... ou presque, s'il n'y avait pas eu ce message.

On en serait découragé à moins que ça... Pas lui, hélas. A croire qu'il en éprouvait quelques plaisirs malsains et inconscients. Espoir et souffrance ne sont pas deux moyens comme un autre de se sentir vivant?

Citation:
Terwagne,

Ta lettre ne me trouva point en Lyonnais-Dauphiné auquel j'ai tourné le dos il y a plusieurs jours pour me rendre en Champagne... C'est donc malheureusement déjà à Sainte-Menehould que j'ai appris que tu n'y étais plus... Au fond, c'est bien mérité.

Je ne te contredirai pas, tu as raison à mon propos. Je ne suis qu'un égoïste et encore maintenant je me comporte comme tel en cherchant après toi malgré tout.

Je n'ai aucune excuse à te donner pour cela, je t'ai trop fait sans doute pour te demander pardon. J'aimerai juste te donner quelque chose avant de te laisser à ta liberté au combien méritée, afin que tout finisse enfin.

D'un imbécile.




*Voir "Quelques maux d'amour"



Aimelin a écrit:
[Vendôme, une missive reçue… réactions]

"Ecris-moi, si t'as les yeux fontaine
Ecris-moi si t'as le coeur cailloux
Je serais jusqu'au bout de ma peine
Au rendez-vous"
(P. Bachelet – Ecris moi)


Ce sera le caillou. La sentence était tombée.

Votre Honneur !
Mesdames et messieurs les jurés ! Et toute la clique.
Cet homme est coupable !
Il a osé m’oublier moi celle qu’il n’a pas réussi à avoir ! ... enfin c’est le contraire mais c’est pas grave… qu’on le jette dans nos geôles et qu’on ne lui donne pas de plume surtout, il serait capable de trouver le moyen de se pendre avec !!

grummmblll !! Ca n’était qu’un mauvais rêve, il allait se réveiller. Les mots couchés avec tant de colère sur la missive qu’il avait dépliée, un sourire sur les lèvres, venaient de lui sauter au visage, et ça faisait bigrement mal, se cognant contre ses tempes dans un vacarme assourdissant qui résonnait dans son crâne et lui avait retiré illico le sourire de ravi de la crèche qui s’était affiché en reconnaissant l’écriture de son amie.

Les amies c’était sacré, les amies c’était important, les amies.. c’était…

Non d’un emplumé à couronne !!!

Parce que les couronnes il n’aimait pas ça l’ébouriffé et qu’il aimait encore moins qu’on ai la berlue en le voyant une couronne sur la tête. Est-ce qu’il avait une tête à porter une couronne ? Ho pas celle du roy rassurez vous… c’était une fonction bien trop dangereuse où les jours étaient comptés, pour qu’il s’y risque. Et puis roi de la France, il avait bien d’autres ambitions, à commencer par être heureux. Parce qu’il était persuadé que l’on ne pouvait être roy ou reyne de toute façon, en étant totalement heureux. Mission impossible, folie et chimère !

Il replia la missive brusquement, pour ne pas dire rageusement, comme pour empêcher ces maudits mots de lui sauter à la figure mais la déplia à nouveau pour être sûr qu’il n’avait pas rêvé, subissant aussitôt un nouvel assaut qui le fit grimacer amèrement.

Mais qu’avait il fait au Très Haut pour mériter tel châtiment ? D’accord il était parti sans avertir mais était ce une raison pour critiquer sa santé mentale ?

Retour arrière dans sa tête tandis qu’il repensait à leur dernière discussion à Sainte Ménéhould, dans l'"Auberge des petits cailloux". D’ailleurs il n’y en avait pas eu vraiment de discussion, elle ne parlait qu’à Aliénor. Chancellerie blabla, travail blabla et re blabla, comme à chaque fois qu’elles se croisaient. Qu’elles étaient bavardes ces femmes !
Il avait du mal à croire que c’était lui qui les avait présentées. Et puis il n’avait pas rêvé en se souvenant qu’elle comptait partir. Bon peut être ne l’avait elle pas dit, mais vendre ses champs c’était la même chose, elle comptait reprendre les voyages et ça elle le leur avait dit. A moins que les coups reçus lors de l’attaque par cette armée champenoise lui ai dérangé l’esprit et ôter ses souvenirs.

Il leva les yeux vers Altaïr ma santé mentale est en danger, tu le savais toi ? regardes ! elle l’a marqué là qu’elle s’inquiétait … et pas qu’un peu !

Et les "pas qu’un peu" de la vicomtesse il les connaissait. Pas droit à l’erreur et là c’était grave, l’ébouriffé avait décroché le pompom des "pas qu’un peu", il avait gagné le droit de rejouer au jeu : viens ici que je te latte !

Il se leva de son balot de paille et se mit à parler seul, comme pour donner raison à la Vicomtesse concernant son mental.

Dois je montrer cette missive à Aliénor ? il n’en était pas très fier de ce courrier, et ça le mettait en colère et vu son état d’énervement des tensions risquaient de se créer entre eux deux. Il allait donc régler ça tout seul, comme un grand garçon qu’il était.

Je n’ai pas envie de créer des tensions à cause d’une ami… d’une … d’une fem… à cause .. d’une... d’une…... d’une emmerdeuse !!

Le mot avait été lâché, la colère sortait, l’étalon s’était même arrêté de machouiller son avoine, alors ne parlons pas des mouches qui s’étaient mises au garde à vous dans un coin de l’écurie. S’il ne s’était mis que rarement en colère apres elle, cette fois-ci elle avait lancé le bouchon un peu loin Mauricette* !

Une emmerdeuse oui voila ce qu’elle est !
ma santé mentale mais elle se porte bien ma santé mentale et je suis loin d’être fou !

Tout en pestant il faisait les cent pas, passant et repassant devant son étalon s’arrêtant pour le prendre à témoindis moi que c’est une emmerdeuse qui se venge de ce qu’elle n’a pas pu avoir mais dis le moi ! si toi tu ne le dis pas qui va le dire !

Grimace. Pour sûr que si Altaïr se mettait à parler c’est que la santé mentale du jeune Etampes était à soigner de toute urgence.

Non ne réponds pas, surtout pas…

regard suspicieux vers l’animal qui avait repris son machouillement d’avoine, avant de continuer ses cent pas et d’ajouter

Ecoutes ça ... "Je ne vous ai nullement dit que je quittais la Champagne ou Sainte Ménéhould ce jour-là, je vous ai juste annoncé que j'avais mis mon champs en vente ……… Il n'était donc nullement question de voyager dans l'immédiat, mais bien de vous prévenir de cette éventualité dans les semaines qui suivraient..."

Il s’arrêta à nouveau face à l’animal

Non mais tu entends ça comme elle me parle ?
D’accord c’est une amie, d’accord l’est vicomtesse, d’accord l’est u.. mais c’est une emmerdeuse !
Et pas la peine de prendre sa défense je te connais toi les femmes tu fais leurs quatre volontésun ton plus bas sur le ton de la confidence .. et tu as tort, parce qu’elles savent se servir de ça.

En souvenir de notre "lien"… elle m’a même rayé de ses amis.

Il devait lui répondre, mais quoi. Ces mots étaient clairs, elle lui en voulait, et elle avait renié leur amitié, leur lien. Et puis si lire les mots qu’il glissait sur parchemin la mettait en rage, devait il vraiment répondre. Et d’un autre côté ne pas répondre c’était faire profil bas, ne pas la respecter et ça il n'en avait pas envie, quoi qu'elle puisse penser de lui.

Il se laissa retomber lourdement sur son balot de paille, soupirant, regardant cette missive qui venait d’égayer salement sa journée, murmurant doucement.

Je pensais que j’étais quelqu’un d’important pour elle, elle m’a eu dit que j’étais l’un de ses plus chers amis.
Et puis là, pfffuutt plus rien. Balayé tous ces mois, balayé tout nos échanges, toutes nos discussions.

Il repensa à l’anneau qu’il lui avait donné à Etampes, le jour où elle était venue chercher une épaule.

Pourvu qu’elle ne l’ai pas jeté. Il est si important pour moi… si important.

Alors il allait lui répondre, ne serait ce qu’un dernier échange et ensuite il respecterait son choix. Mais il allait répondre ce qu’il pensait et ne la ménagerait pas.

Il y avait des choses qui faisaient bien trop mal pour que l'on ne se mette pas en colère.


* clin d'oeil à une certaine pub de viennois



.jim. a écrit:
Thouars le 24 juillet 1460

Le rouquin était revenu chez lui. Après quelques heures de repos, il reprit ses activités habituelles de vile spéculateur, vidant consciencieusement le marché de Thouars de tout ce qu'il contenait de blé bon marché afin de le transformer en farine et de le vendre avec une plus value plus que correcte.

Comme toujours, il s'attelait à cette tâche avec une énergie qui forçait l'admiration, convainquant tous les cultivateurs de blé de lui vendre le fruit de leur récolte tout de suite plutôt que d'attendre plusieurs jours pour vendre plus cher.

Il était justement en train de négocier une transaction près de son domaine d'Yzernay lorsqu'un messager vint lui apporter une lettre. Brûlant d'impatience d'ouvrir le pli, il doubla son offre et emporta l'adhésion du paysan.

Il lut et relut la missive, dévorant chaque lettre, se délectant de la prose de Terry. Le contenu de la missive le fit sourire plus d'une fois, c'était tout Terry de partir à l'aventure comme cela.

Il parcourut rapidement les quelques centaines de mètres qui le séparaient de son manoir, grimpa l'escalier quatre à quatre et s'installa à son bureau.
Il tailla ensuite précautionneusement sa meilleure plume et la plongea dans l'encre.
Citation:
Ma très chère amie,

Vous lire me cause toujours autant de plaisir, presqu'autant que de rire aux éclats en votre compagnie.

Puis-je vous demander où vous vous trouvez à présent? De mon côté j'ai regagné Thouars avec mon épouse où nous coulons des jours paisibles.

Bien sûr la perspective de vous revoir m'incite à sauter en selle sans plus attendre mais pour vous rejoindre à Orléans, je dois traverser la Touraine... Charmant duché gouverné par des gens qui m'ont voué à la damnation éternelle depuis que j'ai fait relaxer Altaiir.

Quelque chose me dit que ces gens ne se contenteraient pas de m'infliger un châtiment post-mortem si je foulais le sol de leur province.

Il y a bien sûr la possibilité de contourner par le Limousin mais ça risque d'être long. D'ici que j'arrive, vous ne serez sans doute plus à Orléans.

Il me serait sans doute plus facile de vous rejoindre si vos pas vous conduisaient vers le Maine, l'Alençon ou l'Anjou.

De mon épouse, je vous dirais qu'elle est très honorée et intimidée que vous souhaitiez faire sa connaissance. Elle qui ne connaît pas les grands de ce royaume a peur de faire une bévue en vous rencontrant.

Cependant, je suis sûr que vous l'aimeriez beaucoup.

J'ai bien noté que vos relations avec messire Kelso ne sont point intimes. J'espère néanmoins qu'il vous est un agréable compagnon de voyage et vous témoigne les égards qui vous sont dus sans quoi je devrai le gourmander lorsque je le rencontrerai.

En tant que votre futur vassal, je ne peux qu'être sensible à ce genre d'attentions.

Nous arrivons au coeur de l'été et chaque jour passé en la Cour d'appel me fait penser à vous... Je m'attends à vous voir interrompre un témoin irrespectueux d'un coup de maillet, sourire maternellement à un jeune officier, lâcher un "Norf" après avoir dit une bêtise.

je vous taquine, Terry, les Norf dans votre bouche ne sont point interjections mais citations.

Oui j'ai la nostalgie de ces beaux jours où je vous croisais tous les jours... mais j'ai cependant la consolation de vous savoir heureuse sur les routes enfin libre de vos entraves, libre d'aller où bon vous semble.

Peut-être même votre coeur s'ouvrira un jour à nouveau pour un prétendant méritant? Qui sait?

Je conclus cette lettre en vous assurant de ma plus profonde amitié et de mon désir de vous revoir, dussé-je braver les ignobles tourangeaux.

Votre dévoué ami,

Jim



Il relut sa lettre, la plia puis la cacheta aux armes du cerf d'Yzernay avant de se promettre de la remettre au premier colporteur qui passerait, ces gens là étant connus pour acheminer le courrier



Aimelin a écrit:
[Vendôme, le 24 juillet - une missive reçue… riposte]

"Tu vois, c´est presque rien
C´est tellement peu
C´est comme du verre, c´est à peine mieux
Tu vois c´est presque rien...
C´est comme un rêve, comme un jeu
Des pensées prises dans des perles d´eau claire"
(Cabrel - Presque rien)


Il y avait des choses qui faisaient bien trop mal pour que l'on ne se mette pas en colère.

Le jeune Etampes était rentré sans mot dire dans la jolie chambre d’auberge qu’ils occupaient avec Aliénor, s’était installé au petit bureau près de la fenêtre, soulagé que la jeune femme ne soit pas là parce qu’il n’avait pas envie d’expliquer son visage soucieux et fermé, qui reflétait sa colère pour qui le connaissait. Il avait ensuite sorti son nécessaire pour écrire et s’était appuyé nonchalamment sur le dossier du fauteuil, ses mirettes grises posées sur les arbres que balayait une légère brise.

Par quoi commencer ? que dire sans froisser la susceptibilité de Terwagne. De toute façon, sa susceptibilité serait déjà froissée en reconnaissant l’écriture sur le parchemin, alors autant ne pas ménager ses troupes et foncer au combat en soldat courageux. Après tout il avait été garde comtal, l’élite des soldats, il avait été soldat également, il avait affronté les pires dangers, alors affronter une tempête l’aguérirait à la navigation. Et le bon côté des choses, c’est qu’il pourrait au moins faire profiter Marine de son expérience, puisque la petite rouquine rêvait de devenir pirate.

Il regarda le parchemin et commença par faire glisser la plume désignée volontaire pour laisser libre court à sa colère.

Terry … non.
Terwagne … non plus.
Bha après tout, si l’on te jette une braise, renvoie la aussi sec pour ne pas qu’elle te brule la main. Tiens, ça ferait une bonne devise ça. Il faudrait qu’il y réfléchisse.

    C’était mieux. Le début était trouvé restait à trouver la fin.

      … pas mal.
      il ajouta néanmoins une petite pique significative.

        Celui dont les courbes encrées vous mettent en rage.Petit sourire satisfait. C’était bien ça… après tout elle ne lirait peut être pas la missive alors autant qu’elle voit ce qu’il en était avec sa signature. Maintenant restait à combler le vide entre Vicomtesse et Aimelin. C’était là que les choses se compliquaient. Et s’il l‘envoyait comme ça ? sans rien écrire. La bonne blague ! Il eût un petit rire nerveux tandis que dame plume se mettait à l’œuvre, n’ayant d’autre choix de toute manière. Et il n’avait pas l’intention de jouer le parfait toutou, toujours gentil, poli, compréhensif, se perdant en compliments afin de ne point fâcher son interlocutrice. Il n’avait jamais été un cireur de chausses et il n’allait pas commencer aujourd’hui. La franchise, c’était sa seule arme depuis toujours, celle qui faisait qu’on l’aimait ou qu’on le détestait.


          En effet, n’ayant nul signe de vie de votre part depuis bien des semaines, je suis heureux de voir que vous vous portez bien, du moins côté caractère.
          Tout d’abord je tiens à vous rassurer sur ma santé mentale afin que vous ne vous fassiez plus de soucis inutilement.

          Je suis fou et bien fou, je l’ai toujours été !
          La vie sans folie ne serait rien alors je le suis et de toute mon âme.

          Mais le résultat est néanmoins là, vous êtes partie en voyage, donc j’avais raison, même si cela vous déplait fortement.
          … et toc.
          Il imaginait le regard coléreux de Terwagne à ce moment là, ce qui le fit sourire malgré tout.

            Je ne vous ai pas écrit non plus, parce qu’il y a des moments où la vie nous dépasse, mais je comptais le faire. D’ailleurs je l’ai fait récemment… bien mal m’en a pris. Ce qui m’incite à penser que j’aurais du m’abstenir.

            Je n’ai aucune excuse… d’accord.

            Mais je ne mérite pas cette missive emplie d’ironie et de reproches. Je passerai sur les piques acerbes que vous vous plaisez à m’envoyer avec vos allusions sur votre compagnon de voyage dont je me fiche éperduement. Tant que vous êtes heureuse, je n’en demande pas plus, mais serai prêt à le latter sévèrement , qu’il soit gueux ou roy, s’il vous causait quelques chagrins.
            Tsss, un moment de faiblesse et il sourcilla. Lui avait elle écrit un seul mot gentil sur sa missive ? non ! et lui voila qu’il en glissait un soupçon. Incorrigible ! Il fallait être bien plus ferme.

              Il laissa sa plume en suspent tentant de faire retomber la colère qui montait à nouveau à mesure qu’il écrivait. Leur discussion à Etampes tournait dans sa tête. Ce soir là ils avaient discuté comme souvent, avec sincérité. Il avait mis tout ce qu’il avait en lui d’amour inavoué pour lui dire que ce jour là à la CA il avait vu le juge, et puis dans les minutes qui avaient suivi, il avait vu la femme et son regard posé sur sa main. Seule une femme pouvait avoir ce regard, un juge s'en serait moqué et aurait fait fi de ce geste. Et puis elle ne le trouvait pas si idiot que ça. Elle le lui avait dit :

              Vous n'êtes pas lisse, loin de là... Si vous l'étiez, jamais je n'aurais posé mon regard sur vous, je n'aime pas les gens plats et lisses.

              Avait il changé à ce point qu’elle le rejette comme un mal propre ? Depuis qu’il avait demandé à Aliénor si elle voulait des demains et des surlendemains, il ne cessait de penser à Terwagne, à ce qu’elle penserait. Serait elle heureuse pour lui ? Une idée lui avait traversé l’esprit mais il ne savait pas comment elle le prendrait. Aujourd’hui il savait, elle refuserait vu le ton de cette missive.
              Ses pensées tournèrent autour de l’anneau qu’il avait déposé au creux de la main de la jeune femme ce soir là : "il a créé notre rencontre, l’une des plus belles de ma jeune vie, et pour ça je le remercie et je vous l'offre, c'est un bout de moi. Mettez le au fond d'un sac ou chez vous et quand ca ne va pas il sera là, juste pour vous, pour vous rappeler bien des choses si je ne suis pas près de vous à ce moment là."

              Il resta quelques secondes le regard posé sur le parchemin, avant de reprendre toujours colère le cours de ses phrases, comme si rien ne pourrait l’apaiser malgré la mélancolie qui s’était emparé de lui.


                N’avez-vous pas dit que j’étais l’un de vos plus chers amis ? Je me souviens de cette fois où vous êtes venue à Etampes, après avoir donné votre démission à la Cour d’Appel. Vous m’avez dit ces mots : "si il existe dans ce Royaume une personne capable de m'aider, cette personne ne peut être que vous".

                Je n’ai pas oublié cette discussion alors que je voyais les larmes rouler sur vos joues. Ce qui aujourd’hui semble n’être que des mots emportés par la tempête et qui se sont fracassés sur les rochers, en bas de cette falaise dont vous aviez peur de chuter.

                Suis-je donc aujourd’hui à vos yeux, un simple idiot qui a eu le tort de tomber amoureux de vous et qui s’est retrouvé entre deux jeunes femmes, sa raison l’obligeant à choisir lorsque son cœur lui criait le contraire ?

                ai-je maintenant si peu de valeur à vos yeux ?
                Malgré cette blessure que vous avez causée par vos mots acerbes, je n’ai moi point changé d’avis sur vous, sur ce que vous êtes et ne renierai jamais ce lien qui nous relie.

                Il est surprenant pour ne pas dire blessant, de constater que de "beaucoup", je passe à "presque rien" dans votre cœur.

                Déversez donc votre colère sur moi si ça peut vous apaiser, et permettez moi d’être en colère après vous.
                Je souhaite bonne chance à ceux qui aujourd’hui sont des "beaucoup" à vos yeux, et qui demain seront peut être simplement des "presque rien".

                Ainsi va la vie


                Aimelin
                Celui dont les courbes encrées vous mettent en rage.Il stoppa sa plume, le souffle court, comme s’il avait crié ces mots d’une traite, tandis que sa tête bourdonnait. Etait il allé un peu fort avec elle ? après tout elle l’avait laminé par ses mots et elle ne méritait qu’un juste retour des choses, même s’il trouvait sa lettre bien trop gentille. Il tenta de calmer la colère qui ne faisait qu’ouvrir un peu plus la blessure qu’elle avait causée par ces mots.
                Il laissa à nouveau son regard s’échapper au dehors secouant la tête lorsque les images des derniers mois se mirent à défiler devant ses yeux.

                Faire partir cette missive, ne plus la relire au risque de la rouler en boule. Elle allait voir la Vicomtesse, si elle pouvait se jouer de lui !

                Et tandis qu’il regardait disparaitre à l’horizon le satané volatile, une phrase qu’il avait dite à Terwagne résonnait encore dans sa tête : et que jamais le temps n’abime ce qui nous lie de quelque façon que ce soit.

                Il avait aujourd’huil la certitude que rien ne durait, que rien n’était éternel, que toutes les promesses du monde n’empêcheraient jamais un petit caillou de se glisser dans un rouage, et que les promesses que l’on pouvait faire un jour ou l’autre s’évaporaient comme neige au soleil.

                Si quelqu’un avait observé ses prunelles grises d’un peu plus près à ce moment là, il aurait peut être pu y voir un léger voile qui trahissait ce qu’il ressentait… à moins que ce ne soit ce maudit petit air qui tournait autour de lui et et qui traitreusement avait déposé quelques poussières dans ses yeux.



                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Orléans, le 20 juillet 1460, autour de la dépouille d'un lapin :]


                Quand la majorité des couples se disputent en se servant d'un enfant comme d'un bouclier ou d'une arme pour blesser l'autre, Kelso et Terwagne avaient de leur côté choisi bien plus original... un lapin!

                C'est ainsi qu'après avoir massacré l'animal et en avoir déposé la dépouille sur la couche de son compagnon de voyage, après être allée se calmer en taverne, la Vicomtesse avait eu le déplaisir en rentrant de trouver la dépouille non plus sur sa couche à lui mais bien sur la sienne, non plus à poil mais bien vêtue de ses propres vêtements à elle, mais pire encore tenant un message entre ses oreilles. Un message écrit de la main de Kelso, très bref, très percutant, très abject... "La, même un lapin est mieux fagoté que vous.".

                Charmant... Digne d'un goujat!

                C'est donc remplis de rancune l'un envers l'autre que les deux apôtres - on se demande bien quelle bonne nouvelle ils comptaient annoncer et à qui, d'ailleurs - décidèrent néanmoins de reprendre la route ensemble, s'arrangeant pour ne se croiser qu'à l'heure du départ.

                Mais là encore ils décidèrent d'être bien plus originaux que la majorité des couples, et au lieu de les séparer avant même qu'ils aient été réellement unis par un autre lien que celui de "compagnons de voyage", le lapin mort et déguisé les fit se rapprocher, et pour la première fois ils partagèrent une soirée et une nuit faite d'échanges agréables, de confidences, et de biens d'autres choses encore. La pente était entamée...



                [Gien, 21 et 22 juillet 1460, quand le lapin est bel et bien enterré :]

                De ces deux jours passés dans cette ville dont il n'y a rien à dire, ni en bien ni en mal, Terwagne se souviendrait surtout de l'énervement où la mit un certain courrier reçu. Un courrier signé de la main de Kernos...

                Tuer un lapin à coup de cailloux provoque-t-il le réveil d'un fantôme? Cette question lui traversa l'esprit, il faut bien l'admettre, et elle se demanda si en faisant ce geste elle n'avait pas reproduit quelque rituel païen sans le vouloir.

                Quoi qu'il en soit, elle ne croisa que fort peu le Duc Kelso durant ces deux jours, lui-même étant fort occupé par ses tractations commerciales, et elle en fut presque soulagée. Non pas qu'elle n'aie pas éprouvé, à de maintes reprises, l'envie d'échanger avec lui sur tout et sur rien, mais simplement parce qu'elle n'avait pas envie qu'il remarque sa contrariété et l'interroge à ce sujet. De Kernos, elle n'avait plus envie de parler, pas plus qu'elle n'avait envie de lui répondre, et encore moins envie de le laisser gâcher ses têtes-à-têtes avec celui qui l'avait emmenée sur les routes.

                Kernos avait bel et bien réussi à la perdre à force de jouer avec sa patience, à force de ne pas tenir ses promesses surtout.

                Elle lui répondrait, plus tard, lui accorderait cette entrevue qu'il souhaitait, par respect pour ce qu'ils avaient partagé jadis, mais il était hors de question qu'il vienne chambouler leur plan d'itinéraire à Kelso et elle.



                [Sancerre, le 23 juillet 1460, là où le coeur s'emballe :]

                Sancerre... Sancerre et son lot de souvenirs... Sancerre et les pages jamais vraiment tournées... La mort de Zeltraveller à deux jours de leurs noces à Montargis... Maleus et Hugoruth, les erreurs de choix, les sacrifices faits, les promesses non tenues de Hugo, l'abandon en Lyonnais ensuite...

                Tout lui était revenu en mémoire, à la Vicomtesse, et quand une femme s'ouvre de ses états d'âme et de ses souvenirs à un homme, quand c'est homme soudain devient son confident et s'ouvre en retour, il n'est pas loin le moment où les coeurs eux aussi se décident à s'ouvrir...

                Pour la première fois, tous deux avaient abordé autrement que vaguement le sujet du mariage de Kelso, pour la première fois il s'était ouvert à elle de ce qu'il ressentait, de ce qui le rongeait, et puis, surtout, pour la première il avait abordé la question de l'après... De ce lien qui devenait chaque jour plus fort entre eux mais que chacun des deux taisait, se refusait à admettre non seulement à l'autre mais également à lui-même.

                Alors, après les coeurs, se furent les mains qui s'ouvrirent, avant que les lèvres ne les imitent... Une nouvelle fois, Sancerre servait de décor aux battements de coeur de la Méricourt.

                Sancerre, terre de deuil, terre de renouveau, terre d'histoire à écrire.


                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Cosnes, le 24 juillet 1460, quand la légèreté cède sa place à l'angoisse, aux angoisses :]


                Cosnes n'était qu'une étape, ni plus ni moins, avant de rejoindre Tonnerre et puis de retourner en Champagne.

                Cosnes c'était une journée de plus pour apprendre à se connaitre, pour continuer ce qui avait pris une nouvelle tournure à Sancerre.

                Cosnes, c'était une journée commencée dans la douceur et la tendresse nées la veille, c'était aussi de nouveaux aveux, de nouvelles confidences.

                Mais Cosnes, c'était aussi et surtout une ville que Terwagne quitta le coeur rempli d'angoisse, et pour cause...

                Quelques années auparavant, c'était sur cette même route qu'ils allaient parcourir, celle reliant Cosnes à Tonnerre, que la Vicomtesse avait frôlé la mort suite à sa rencontre avec l'armée de Jackfarell, sur cette même route qu'elle avait hérité de la première empreinte de lame sur et dans son ventre, de cette blessure dont elle restait persuadée qu'elle l'empêcherait d'être mère un jour, à moins d'un miracle.

                Alors oui, au moment de plier bagage, après s'être ouverte de ces souvenirs précis à celui avec qui elle partageait désormais bien plus qu'un itinéraire de voyage, elle avait peur. Peur que ce voyage ne tourne au drame comme cette nuit où son sang avait coulé dans le fossé.

                Mais en plus de cette angoisse, il y avait aussi dans le coeur et la tête de la Méricourt la peur de ce qu'aurait comme issue l'entrevue que Kelso devait avoir juste avant le départ avec un procureur écclésiastique au sujet de ses désirs d'annulation de mariage... Oui, elle avait peur que cette entrevue ne se passe pas bien, qu'elle ne soit que le prémisse d'une mauvaise nouvelle, d'un arrêt sur image, d'un retour en arrière.

                Si elle avait su ce qui les attendait tous deux...



                [Tonnerre, le 25 juillet 1460, quand les peurs ne sont pas infondées :]

                Cette route était-elle maudite? La parcourir devrait-il toujours être synonyme de sang, de blessure, de croix sur le rêve de maternité?

                Lorsqu'elle reprit connaissance, Terwagne en était en tous cas persuadée. Son corps était couvert de sang, sa chemise déchirée, ses biens envolés, jusqu'au dernier écu, et son ventre ouvert pour la troisième fois... Maudite! Elle était maudite! Jamais elle ne serait une femme à part entière! Jamais elle ne pourrait donner la vie! Jamais elle ne connaitrait le sentiment d'avoir réussi sa vie en la donnant à un enfant!

                Bien plus que physiquement, c'était mentalement qu'elle allait mal, au fond. Même si il fallait bien avouer que son corps avait sacrément morflé cette nuit-là, et que son état était tout de même alarmant.

                A quelques pas d'elle, qu'il parcourut tant bien que mal en rampant, Kelso avait lui aussi été la cible des deux agresseurs croisés en pleine nuit. Lui non plus n'avait plus rien, lui aussi était sous le choc, même si c'était beaucoup moins qu'elle.

                Et ce qu'il lui annonça n'était pas pour l'aider à aller mieux, que du contraire... L'entrevue de la veille avait été catastrophique, et la conclusion en était qu'il n'y avait aucune raison valable à une demande d'annulation de mariage et que Kelso devait "essayer" de rendre ce mariage concret, "essayer" de le vivre avant de vouloir s'en libérer si jamais tout cela se soldait par un échec.

                Le petit nuage où Terwagne flottait depuis deux jours venait de disparaitre pour la laisser s'écraser dans une réalité bien abjecte... Jamais elle n'aurait d'enfant, et Kelso allait retourner en Orléans pour rejoindre son épouse et "essayer". Cette simple expression lui donnait envie de rire nerveusement tant c'était ridicule, grotesque, absurde. Comment peut-on parler "d'essayer de consommer un mariage"? Pour se marier, dans la tête de Terwagne, il fallait avant tout aimer. Et lorsque l'on aime, on ne doit pas faire d'effort pour désirer aimer de tout son être - corps et âme -, c'est l'un des fondements de l'amour

                Mais le comble du comble, c'est qu'en plus il lui conseillait "d'essayer elle aussi avec Kernos"! Elle s'étouffa, avant d'exploser, avant de laisser les mots franchir ses lèvres, en cascade, en torrent, en aveux, en incompréhensions,... Le tout entremêlé de larmes.


                Je présume qu'en effet l'annulation n'est pas possible, je ne le nie pas.
                Je ne pensais juste pas que vous ferriez... que vous tireriez aussi rapidement, simplement, brusquement, un trait sur ce qui commençait si bien.

                Je suis trop naïve, je sais...

                Et vous, vous avez l'air certain que demain vous aurez oublié vos envies et les miennes, et réussirez à vous investir pour essayer.


                Il l'avait alors interrompue, lui expliquant qu'il s'agissait uniquement d'une tentative, et que si celle-ci échouait, alors l'annulation serait possible ensuite.

                Mais cela ne changeait rien au fait qu'il lui conseillait d'essayer ailleurs elle aussi, et c'était bel et bien cela qui la mettait le plus hors d'elle-même.


                Et d'ici là? je suis sensée faire quoi?
                Tirer un trait de mon côté?
                Espérer égoïstement que ça ne marchera pas?

                Je suis juste... perdue, voila!
                Tout se bouscule en moi...
                Dois-je attendre en espérant?
                Dois-je faire un trait, prendre le risque de m'engager ailleurs et de ne plus être libre si un jour vous l'étiez pour de bon? M'en mordre alors les doigts?


                Entre deux de ses phrases, lui essayait de la convaincre, lui expliquant qu'elle devait essayer de s'engager ailleurs, qu'il ne souhaitait pas faire l'égoïste en lui faisant miroiter une annulation dont il n'était pas certain de pouvoir l'obtenir, et encore moins quand. Que cela serait très mal placé de sa part comme attitude.

                Mais elle ne parvenait plus à retenir les mots, qui continuaient à affluer, encore et encore.


                Je ne vous avais rien dit, parce que je voulais mettre toutes les chances de notre côté, nous donner une vraie chance...

                Kernos m'a écrit...
                Je n'ai pas répondu, parce que je ne voulais pas qu'il se mette entre vous et moi!

                J'ai ignoré son courrier... ça ne signifie rien, pour vous?
                Depuis Orléans, je sais qu'il est en Champagne et me cherche là-bas, et je n'ai pas fait demi-tour, j'ai fait ce que nous avions prévu vous et moi.

                Peut-être ne devrais-je pas dire ce qui va suivre, peut-être le prendrez-vous mal, comme souvent, mais... j'ai besoin d'être franche jusqu'au bout avec vous... Et où vous verrez quelque chose de péjoratif, de laid, je voudrais que vous compreniez l'aveu surtout, l'importance de la confiance que j'avais en vous, et même en nous....

                Dire que penser ou lire Kernos ne me fait plus ni chaud ni froid serait mentir, parce que oui il a laissé son emprunte en moi, je l'ai aimé d'un amour terrible, devenu aussi cruel que ce qu'il n'était brûlant jadis... Et j'ai toujours été sûre que personne ne parviendrait à l'effacer, à me faire briser le dernier lien qui me liait à Kernos.

                Mais vous... Vous!

                Oui, j'ai cru, et hier encore, que si un seul homme pouvait me donner la force de le briser, ce fantôme de lien, c'était bien vous, et vous seul! Juste vous!


                Alors, il s'était livré, avouant que lui aussi y avait pensé, l'avait espérer, qu'il était aussi perdu qu'elle, mais qu'il n'avait pas le choix, qu'il devait "essayer". Et la discussion s'était close sur ces quelques mots terribles...

                Je suis trop perdue pour y voir clair.
                Vous me renvoyez vers lui, et je crois que c'est le pire qui pouvait arriver.

                Je vais m'effacer, pour vous donner une chance d'y arriver, et je présume que lorsque je croiserai Kernos en Champagne, je gèrerai nos retrouvailles bien différemment que ce que je le pensais hier encore... pas avec la même force, pas avec la même certitude de pouvoir être heureuse ailleurs, sans lui, loin de lui.


                Aucun des deux n'avait repris la route ce soir-là, leur état de santé et de fatigue ne le leur permettant pas...


                [Tonnerre, le 26 juillet 1460, quand le mot dilemme prend tout son sens :]

                La journée avait commencé par une très brève missive qu'il lui avait adressée, lui demandant si elle avait reçu réponse du prévôt ou du procureur concernant la plainte déposée contre leurs agresseurs, lui disant son inquiétude pour son état de santé, et la prévenant également du fait qu'il reprenait la route le soir-même, avec elle si elle le désirait.

                Alors, elle lui avait écrit, une première fois immédiatement, et une seconde fois tard dans la soirée.


                Citation:
                Très cher Kelso,


                De mon côté, j'ai reçu réponse du Procureur, à qui j'avais écrit hier. Peut-être aurais-je également du écrire au Prévôt, ceci-dit...

                Concernant le déplacement que vous comptez entreprendre dès ce soir, je dois bien vous avouer que je suis hésitante, et ce pour plusieurs raisons... Mais je vous tiendrai informé de ma décision avant que vous ne preniez la route de toute façon.

                Plusieurs raisons, disais-je donc...

                Premièrement, mon état de santé, parce que vous aviez raison, cette blessure n'est pas si légère que je ne l'avais cru au départ. Aurais-je assez de force pour voyager? Jusque Conflans, sans doute, oui, mais jusque Montargis j'en doute. J'ai besoin de reprendre des forces, et de me faire soigner correctement.

                Deuxièmement, je ne sais si c'est une bonne idée que je vous accompagne là où vous retrouverez votre épouse... Ne serait-ce pas une façon de m'imposer? Je suis perdue, tout comme hier, je ne vous le cacherai pas.

                Ma nuit fut-elle bénéfique pour moi? Je ne pense pas, non. Dire le contraire serait vous mentir, et c'est bien la dernière des choses que j'ai envie de faire avec vous au fond... vous mentir. Je ne vous cacherai donc pas que bien plus que cette attaque et les blessures physiques qui en découlent, l'annonce du résultat de votre entrevue avec le procureur écclésiastique m'a profondément chamboulée, et trotté en tête toute la nuit... J'ai repensé à cette lettre tout au début, où vous posiez la question de savoir si notre rencontre n'aurait servi à rien puisque de toute façon nous allions nous séparer...

                Je pense à vous...


                Terwy.


                Citation:
                Très cher vous,


                Mon état ne s'est guère amélioré au cours de la journée, et sans vouloir être critique, je me demande très sérieusement si le médicastre qui est sensé me soigner est compétent. Il se contente de regarder ma plaie en grimaçant, comme si ses froncements de sourcils allaient effrayer l'infection et l'empêcher de s'installer.

                Je sais que la route sera pénible, et peut-être même me serra fatale, mais j'aimerais vraiment que vous me rameniez en Champagne, où les médicastres doivent sans conteste être bien plus capables qu'en Bourgogne. J'ai déjà survécu à deux entailles au moins aussi profonde au même endroit, celle-ci pourra bien attendre un jour de plus avant que je ne m'alite pour de bon.

                Et puis, surtout, il y a une autre raison que l'incompétence du gredin bourguignon qui se fait appeler médicastre...

                La vérité c'est que si nos chemins doivent se quitter, que ça soit pour quelques semaines, quelques mois, ou à jamais - dieu que cette pensée m'effraie - j'aimerais qu'ils le fassent sur cette terre où ils se sont croisés, emmêlés pour quelques jours.

                J'aimerais vous tenir la main durant encore quelques pas au moins dans ce duché où la parenthèse s'était ouverte : la Champagne.

                Je vous attendrai donc ce soir à l'heure du départ que vous avez prévu, et suis confiante puisque vous m'escorterez jusqu'à "notre" duché.


                Terwy



                La réponse du Duc ne s'était pas faite attendre, et elle constituait sans conteste la plus belle lettre qu'elle aie reçu signée de sa plume. Une lettre dont l'en-tête à elle seule lui avait rendu espoir... "Ma Terwy", avait-il écrit... Une lettre où il lui disait avoir bien réfléchi durant la nuit, mais également qu'il avait pris la décision de mettre carte sur table avec son épouse, d'arrêter de lui mentir et de se mentir à lui-même, et puis, surtout, c'était une lettre où il lui disait que le fait qu'il la dépose en Champagne ne constituait pas un adieu, juste un petit à bientôt.

                Elle y avait cru, et lui aussi sans doute, du moins elle le pensait et même le pensa durant plusieurs jours.

                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Conflans, le 27 juillet 1460, l'heure d'un "petit à bientôt" :]

                La route pour rejoindre la Champagne n'avait pas été fatale à Terwagne, mais l'avait néanmoins vidée encore un peu plus du peu d'énergie qu'il lui restait. Aussi, après avoir consulté un médicastre digne de ce nom, avait-elle résolu de dormir quelques heures.

                Quelques heures, oui, mais qui furent au final bien plus nombreuses que ce qu'elle ne l'avait cru au départ. Et lorsque enfin elle rouvrit les yeux, le soleil avait déjà fait place à la lune.

                Sur sa table de chevet, quelqu'un avait déposé trois missives, sur lesquelles elle reconnut les sceaux de Aimelin, de Jim, et de Kernos, mais qu'elle n'eut pas le temps de décacheter et lire de suite, la porte s'ouvrant sur Kelso, qu'elle accueillit avec un soupir de soulagement. Elle avait craint d'avoir dormi si longtemps qu'il ne soit déjà parti sur la route qui le ramènerait en Orléans et à son épouse.

                Soulagement, tristesse, espoir, crainte pourtant,... Ses sentiments étaient chamboulés, et malgré tous ses efforts, tous leurs efforts à tous deux d'ailleurs, leurs sens ne tardèrent pas à suivre l'exemple des sentiments.

                La pente était devenue vertige, précipice, où les bonnes résolutions de sécurité avaient bien du mal à parler plus fort que les envies, à se frayer un chemin pour retenir les gestes.

                Ce ne fut qu'au prix d'un effort dont elle commençait à ne même plus se croire capable, que la Vicomtesse réussi à ce que le mot "consommation" ne s'inscrive pas dans leur relation. Il s'en était fallu de peu, mais comme elle le lui avait dit alors, en guise de baissé de rideau, elle ne voulais pas de raisons de lui en vouloir les soirs où elle désespérerait de le voir revenir.

                Il avait compris, et était parti sur un "A très vite" qui lui avait rempli le coeur d'espoir et de foi.

                Le lendemain, elle lui adressait une lettre...


                Citation:
                A vous,

                C'est étrange, quelques lieues à peine nous séparent depuis cette nuit, et j'ai l'impression de vous sentir si loin déjà... Une autre ville, un autre duché, une autre vie sans doute aussi.

                J'espère que votre voyage nocturne s'est déroulé pour un mieux, et que... Je ne sais au juste ce que je souhaite pour vous au sujet de ce voyage, pour être franche. Je souhaite votre bonheur, de cela je suis certaine, mais je me demande si le reste de mes espoirs concernant l'issue de cette union n'est pas uniquement égoïste. Je devrais penser à vous, espérer pour vous uniquement, mais j'ai bien du mal à ne pas espérer ce qui m'arrangerait moi.

                J'ai passé la nuit à me demander si j'avais bien fait de reprendre mes esprits hier en vous poussant à partir avant de trop succomber à ce feu que je sentais naître et croitre en moi... Moralement, j'ai eu raison, sans doute oui, mais je ne peux m'empêcher de craindre que vous m'en vouliez, tout comme je ne peux m'empêcher de repenser à cette douceur remplie de frissons dans laquelle je me sentais si... si moi, vivante, libre.

                Je regrette! Je regrette d'oublier par moment vos chaînes, mais je regrette bien plus encore d'être si impuissante à les accepter et les respecter. Je suis bien trop faible en face de vous, en face de nous, et le pire c'est que j'y prend plaisir à ces pêchés.

                Vous me manquez, et je n'ai pas encore trouvé le courage de répondre à Kernos, qui m'a de nouveau écrit hier soir de plus. Il se trouve à Conflans, et je suppose que je ne pourrais pas fuir une entrevue.


                Je pense à vous, de tout mon être.

                Terwy.


                ------------------------------

                [Conflans toujours, le 30 juillet 1460 :]

                Deux longues journées s'étaient écoulées depuis le départ de Kelso, et la troisième en était déjà aux deux tiers, et toujours aucune nouvelle de sa part... Aucun courrier, pas même une réponse au sien, qu'il devait pourtant avoir reçu rapidement vu le peu de distance séparant les deux villes.

                Cela ne lui ressemblait pas, ça devait être un mauvais présage! Jamais depuis leur rencontre il n'était resté plus d'un jour sans lui écrire, parfois pour rien même. Leur correspondance avait toujours été régulière, quotidienne, alors que le lien qu'ils partageaient était alors bien peu de choses en comparaison de ce qui les unissait à présent.

                Terwagne ne comprenait pas, ou plutôt avait peur de trop bien comprendre... Peur de se résoudre à accepter ce que de plus en plus elle voyait comme une évidence : les retrouvailles avec son épouse s'étaient mieux déroulées que prévu, l'essai était conclu et concluant, il ne reviendrait pas...

                C'est dans cet état d'esprit qu'elle se trouvait lorsqu'elle reçut la convocation du Procureur de Bourgogne, lui annonçant qu'ils avaient interceptés les deux angevins l'ayant agressée et volée, l'ouverture du procès, et le besoin d'entendre son témoignage au plus vite si son état de santé le lui permettait.

                Elle irait! Même si sa santé était encore plus que fragile!

                Elle se mit donc immédiatement à préparer son départ, ramassant le peu d'affaires qu'elle avait dans la chambre d'auberge qu'elle occupait depuis quelques jours, et tomba sur les trois courriers auxquels elle n'avait toujours pas répondu... Celui de Aimelin et celui de Jim attendraient qu'elle se sente suffisamment forte pour écrire plus de trois lignes.

                Celui de Kernos eut au final plus de chance, quoi que...


                Citation:
                Baron,


                Vous avez raison, je paraissais dolente lorsque vous m'avez aperçue en compagnie du duc Kelso, et le suis toujours depuis lors. Pour tout vous dire je suis même dans un bien piètre état depuis plusieurs jours, suite à une attaque que j'ai subie de la part de deux malfrats angevins sur cette route qui décidément me porte malheur, celle qui sépare Cosnes de Tonnerre.

                J'ai rejoint la Champagne au surlendemain de cette agression, sans le sous, dépossédée de tous mes biens, mais surtout marquée d'une troisième balafre au niveau du ventre. S'il me restait quelque infime espoir d'être mère un jour, celui-ci s'est envolé cette nuit-là. Mais que vous importe tout cela, au fond? Rien sans doute.

                Quoi qu'il en soit, si vous désirez toujours me rencontrer pour me donner ce "quelque chose avant de me laisser à ma liberté afin que tout finisse enfin", pour reprendre vos mots, sachez que je chercher une escorte pour repartir à Tonnerre dès ce soir, afin d'y témoigner dans le procès ouvert à l'encontre de mes agresseurs. cela ne me rendra ni la santé ni l'espoir, mais au moins j'aurais servi la justice jusqu'au bout.

                A vous de voir...

                Terwagne Méricourt


                Kernos a écrit:
                [Conflans-les-Sens, le 27 juillet 1460, coup du sort]

                Kernos avait quitté Montargis aussi vite qu'il n'y était arrivé, poursuivi par trop de fantômes qui n'étaient pas tous siens. Il s'était échoué à Conflans, comme l'épave qu'il était, cherchant juste un répit dans sa chute... Il en avait bien besoin, mais le repos, tout comme le reste de sa vie, lui échappa.

                Le problème de la dérive, c'est que l'on ne sait jamais quand elle s'achève. Trop de chose se bousculait à travers lui pour qu'il puisse, ne serait quelques secondes, reprendre souffle. La fièvre... Terwagne... les regrets... les douleurs charnelles... Terwagne... l'idée de la mort... les souvenirs... Terwagne... encore et toujours elle qui donnait la main à la ribambelle de ses tourments, tournoyant, avançant et reculant en cadence dans cette grande farandole.

                Il déboucha ce qui restait de sa bouteille. Grand Dieu, qu'il aurait aimé être ivre plutôt que fou... Mais le Créateur Tout Puissant ne lui laissait pas ce loisir: le calva était presque tari.

                Alors il chercha de quoi troubler ses lamentations. Une nuit de veille sur les murs de cette cité dont il ignoré tout, jusqu'au nom de ses habitants.

                La nuit lui paru étonnement presque belle à ses yeux, moins terne que ces derniers mois. Etait-ce l'effet de l'alcool, ou bien de la maladie? Il s'en moquait. Pour une fois, il était seul sous la lune. Tout n'était que silence, bonne et saine solitude...

                Qui y avait-il de différent?

                Ses errements étaient toujours bien présents. La brûlure lancinante de sa blessure lui mordait toujours l'épaule. Kernos n'était toujours pas en paix avec lui-même.

                Alors d'où venait ce changement dans l'atmosphère?

                Etait-ce de guetter comme il avait fait presque toute sa vie sur les remparts qui le rassurait? Etait-ce le fait d'être un étranger pour des inconnus plutôt que pour les siens? Ou bien de faire autre chose que poursuivre égoïstement la femme qu'il ne cessait d'aimer?

                Il l'ignorait, et c'était mieux ainsi. Pourquoi chercher à comprendre, après tout? S'il perçait se mystère, celui-ci laisserait place à nouveau à sa réalité pathétique... autant profiter de cet instant incompréhensible et serein.

                Combien de temps s'était écoulé? Les premières lueurs de l'aube crevaient déjà l'épaisse toison de la nuit, annonçant le petit matin d'un jour nouveau.

                Kernos s'étira prudemment pour éviter que la plaie ne s'ouvre à nouveau. En contrebas, deux cavaliers approchaient sur la route conduisant aux portes de la ville. Deux ombres grandissant dans la pénombre, se détachant progressivement du tableau de la nature s'éveillant paresseusement. Il les suivi négligemment du regard, pour tromper l'ennui et la lassitude qui le gagnaient à nouveau. Quoi de plus banal?

                L'un des cavaliers semblait recroquevillé sur sa monture... la fatigue sans doute d'une longue chevauchée nocturne. Il continua à les suivre du regard, dans quelques secondes, ils passeraient juste à ses pieds avant de gagner l'entrée de Conflans... Encore un pas ... ça y est!

                Kernos resta bouche bée... Etait-ce la fatigue qui lui faisait prendre ses obsessions pour la réalité? Il se frotta les yeux vivement, regarda à nouveau... non, il ne s'était pas trompé, il ne pouvait se tromper, malgré la distance, malgré l'obscurité s'attardant, il ne pouvait confondre, ni oublié qu'il avait tant de fois admiré, caressé dans des nuits plus sombres encore... Terwagne.

                Il se colla contre les créneaux, déjà elle s'éloignait en compagnie du cavalier qui l'accompagnait. Il avait envie eu envie de crier son nom, mais sa voix s'était brisée au fond de sa gorge, ne laissant échapper de ses lèvres qu'un murmure audible que pour lui-même.


                Terwagne...


                Il se précipita de l'autre côté du chemin de ronde pour la regarder s'engouffrer entre les maisons. Elle tenait à peine en selle. Son coeur bondissait dans sa poitrine, tambourinant son excitation, son inquiétude, sa folie à lui en briser les côtes. Il avait envie de bondir à sa poursuite, mais ses jambes se dérobaient sous lui... Comme si son corps et son esprit se déchiraient entre deux envies contradictoires... Il n'avait plus le droit, il ne le méritait pas.

                Tiraillé entre ses désirs et sa culpabilité, Kernos resta là, bien après qu'elle est disparue dans la ville. La seule concession qu'il trouva entre ses deux camps qui se disputaient sa réaction et sa volonté, fut de prendre la plume.


                Citation:
                Terwagne,

                Des remparts, je t'ai vu ce matin franchir les portes de Conflans.

                Vacillante sur ta monture comme l'aube naissante, je n'ai osé t'appeler, seulement te murmurer... je ne suis qu'une ombre et ne souhaitais pas importuner ta compagnie. Seulement, tu m'as semblé bien dolente, aussi ai-je pris la plume pour m'enquérir de ton état.

                Libre à toi de me répondre ou non, sache simplement que je suis présent ici si tu le souhaites.

                K...


                Puis, il attendit.


                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Tonnerre, le 31 juillet 1460, voyage au coeur des cendres :]

                "Est-ce que toi aussi ça te bouleverse
                Ces quelques cendres que l'on disperse ?
                (Miossec - Tonnerre de Brest)



                Kernos n'avait pas tardé à répondre à son "invitation", si tant est que l'on puisse appeler de la sorte les mots qu'elle lui avait adressés. Et c'est ainsi que tous deux prirent la route, ensemble de corps, et uniquement de corps, n'échangeant pas un traitre mot. Elle, elle n'avait pas envie de lui parler, et cela se sentait à des lieues à la ronde.

                Quiconque connait un minimum la Vicomtesse sait à quel point elle est incapable de cacher ce qu'elle ressent, et ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, elle ne fut pas différente. Son visage fermé et froid comme celui d'une statue de marbre invitait à tout sauf à la contrariété, à tout sauf au dialogue.

                Ils quittèrent donc la Champagne silencieux, et entrèrent dans Tonnerre toujours aussi silencieux, la Méricourt tenant les brides de sa monture d'une main, l'autre posée sur son ventre qui la faisait atrocement souffrir, même si cette douleur-là n'était rien en comparaison de celle qui lui martelait les tempes tandis que les souvenirs affluaient.

                Souvenirs récents, de l'agression subie quelques jours plus tôt à peine... Souvenirs plus anciens, de la première attaque qu'elle avait subie près de Tonnerre également... Et entre les deux, souvenirs du voyage qu'elle avait fait là-bas avec Kernos à l'époque de leur amour partagé, enflammé, mais désormais consumé et dont les cendres finissaient de se disperser.

                Toujours silencieuse, elle entra dans la première auberge que leurs pas croisèrent, demanda deux chambres, lui tendit une des deux clés, et garda l'autre. Une montée d'escaliers plus tard, elle refermait derrière elle la lourde porte, l'abandonnant dans le couloir.

                Elle avait des courriers à écrire...

                Elle commença par trois lignes adressées au Procureur de Bourgogne, le prévenant de son arrivée et du fait qu'elle se tenait à sa disposition quand il le désirerait.

                Une fois cette première missive scellée, elle prit le temps de relire la dernière lettre reçue de la part de Aimelin, et y répondit, moins longuement et moins durement qu'elle ne l'aurait fait si elle n'avait pas frôlé la mort quelques jours plus tôt. On a beau dire, les évènements nous changent, et l'état d'esprit dans lequel nous sommes modifie bien plus nos courriers que le choix de l'encre ou de la plume ne le feront jamais.


                Citation:
                Messire l'ébouriffé,


                J'ai bien reçu votre dernier courrier, qui m'a trouvée en bien meilleure santé que ce que je ne le suis à présent.

                Cette missive ne sera sans doute pas très longue, et aura tardé à vous parvenir, mais n'y voyez nulle autre raison que le fait que j'aie frôlé la mort il y a à présent huit jours, sur la route qui relie Cosnes à Tonnerre. Vous comprendrez donc aisément que je ne sois point en état, ni physiquement, ni psychologiquement, de remplir ce vélin, que ce soit de colère ou d'excuses, que ce soit d'attaques ou de contre attaques.

                Je suis lasse, Aim'... Tellement lasse de tous ces cris, de tous ces coups, de toutes ces incompréhensions, de toutes ces tensions.

                Je repense quelques fois avec nostalgie à l'époque où tout semblait si simple entre vous et moi, et tout cela me parait si loin. Tellement loin.

                Avons-nous donc tant changé tous les deux? Ou bien avons-nous frôlé de trop près ce précipice que pour ne pas être capables d'y repenser à présent sans ressentir de frustration?

                Je l'ignore, mais si c'est le cas je regrette de m'en être approchée, et aurais préféré rester sur ce sentiment qui était mien, qui était nôtre, en quittant une certaine salle d'archives à Paris.

                Non, je n'ai pas oublié...


                Terwagne.


                Le meilleur pour la fin? Oui, c'était sa devise ce jour-là. Rien d'étonnant donc à ce que le dernier courrier qu'elle rédigea fut celui adressé à son futur vassal.

                Citation:
                Très cher ami,


                A l'heure où vous recevrez cette missive, j'imagine que vous vous demanderez depuis de nombreux jours pourquoi je ne vous ai toujours pas répondu. La raison n'en est malheureusement pas un emploi du temps trop chargé, ni même le fait que je vive d'amour et d'eau fraiche enfermée avec un homme qui fait battre mon coeur.

                J'aurais préféré cela à la réalité, ceci-dit, mais on ne choisit pas, et la réalité est bien moins agréable ou passionnante.

                La raison de ce temps mis à vous répondre est en fait à chercher dans mon état de santé depuis un peu plus d'une semaine à présent. Je ne suis pas retombée malade, rassurez-vous au moins sur ce point-là, et pour tout dire j'avais même retrouvé l'appétit et quelques formes depuis notre dernière rencontre, mais j'ai malheureusement été victime d'une agression nocturne, suivie d'un vol, de la part de deux angevins, alors que je me rendais à Tonnerre après avoir quitté Cosnes. J'ai tout perdu cette nuit-là, y compris le faible espoir qu'il me restait d'être mère un jour, puisque la cible de leur lame fut mon ventre.

                Le Duc Kelso, qui m'accompagnait comme vous l'aviez bien compris, a lui aussi été blessé cette nuit-là, et sans lui pour me ramener en Champagne consulter un médicastre digne de ce nom, je ne sais si je serais encore en vie aujourd'hui.

                Quoi qu'il en soit, je me remets doucement de cette agression et de mes blessures, surtout morales vous l'aurez compris, et ai du reprendre la route de Tonnerre hier soir, afin de témoigner dans le procès qui se tient actuellement à l'encontre de mes agresseurs.

                C'est étrange, pour la première fois de ma vie je vais voir la justice depuis l'autre côté du décor... Cela me fait une impression bien difficile à expliquer, et me fait également repenser à tout ce qui me manque de la Cour d'Appel, à commencer par vous tous avec qui j'aimais tant travailler.

                J'espère de tout coeur que de votre côté tout va pour le mieux, et que la vie nous permettra de nous revoir bientôt.

                En parlant de coeur, vous aviez raison... Le mien s'est à nouveau ouvert, mais je ne suis vraiment pas certaine que cela soit une bonne chose. Le destin ne semble pas prometteur à ce niveau-là.

                Je vous envoie toutes mes amitiés, ainsi qu'à votre épouse.


                Terry


                Et au moment où elle scellait ce dernier courrier, un messager vint lui remettre une missive qu'elle commençait à désespérer de recevoir, signée de la main de celui qui ne quittait plus ses pensées... Kelso.


                Kernos a écrit:
                [Conflans-les-Sens, le 30 juillet 1460, les non dits]

                Et il attendit encore.

                Une première journée s'écoula. Sans réponse, était-ce étonnant? Elle avait fait certainement un long voyage et devait certainement prendre quelques repos. Du moins, c'était ce qu'il se disait, alors qu'il guettait, fébrile, l'arrivée d'un quelconque courrier.

                L'espoir se mourait à petit feu chez lui. L'apparition de Terwagne n'avait fait que souffler sur les braises encore chaudes de cette espérance qu'il niait farouchement, de peur qu'elle ne ravive par la même occasion les cendres de cette existence qu'il voulait croire consumée. C'était plus simple ainsi. Aussi, il continua à se leurrer ainsi jusqu'au crépuscule.

                Une seconde journée passa. Elle non plus ne combla pas ses attentes. Sans doute Terwagne était déjà repartie pour d'autres frontières, d'autres terres et une autre vie... Peut être n'avait-elle même pas lu sa lettre, le reléguant définitivement au rang des reliques de son passé.

                L'angoisse s'alourdissait à chaque minute venant mourir contre sa porte. Pourquoi fallait-il que le doute l'empoigne alors qu'il était jusqu'alors résolu à mettre fin à cette souffrance? Il n'y avait plus de lendemains possibles. Plus de toujours et de "tounuits" pour eux. Le parfum des giroflées ne l'envelopperait plus à son réveil, et la Lune ne lui sourirait plus... Alors pourquoi s'accrocher encore à ces vestiges d'un amour qui le dépassait? Pourquoi n'arrivait-il toujours pas à étouffer cette part de lui-même qui criait son envie de vivre et de croire?

                Il s'inventa alors quelques mensonges. Douce morphine spirituelle qui lui apporta quelques grammes d'oubli. Les contours de son visage s'estompèrent, ne laissant que deux prunelles noires où scintillaient d'antiques étoiles dans le ciel de ses songes. Il parvint tant bien que mal à traverser ce second jour.

                Vint alors la troisième journée d'attente.

                L'aube le trouva endormi sur le lit de l'auberge où il avait posé son baluchon à Coflans. Une auberge modeste et sans prétention, où il logeait dans une petite chambre à l'image de l'établissement: juste le stricte nécessaire, un lit et un coffre faisant office de bureau. C'était un luxe qu'il n'avait pas connu depuis Lyon. Son corps l'en remercia, point son âme pour qui ces quatre murs et ce matelas de paille avaient le goût de prison... Il ne fait pas bon d'avoir un toit au-dessus de sa tête, quand votre dite tête est en tel chambardement. L'oeil à peine ouvert, il se mit à faire les cents pas, se heurtant à chaque mur qui le renvoyait aussitôt à son opposé, et ainsi de suite. L'avantage de dormir à la belle étoile, c'est que vous n'avez pas de limite. Commencez à avancer et vous serez bien vite ailleurs, dans un autre pays, dans un autre monde que le votre... Là, dans cette chambre, quoi qu'il fasse, il se retrouvait lui-même, au même point de départ.

                Sans doute aurait-il finit par s'écorcher lui-même de rage, s'il n'avait point remarquer l'enveloppe glissée sous la porte. Fébrilement, il la prit et la lut reconnaissant aussitôt l'écriture de Terwagne dont il désespérait de recevoir nouvelles.

                Ecrire ce que furent les réactions de Kernos à la lecture de cette lettre demanderait un talent qui fait défaut à l'auteur. Il y eu de la colère, de l'abandon, de l'impuissance mais aussi de la tristesse, un brin de jalousie, et tout un cortège d'émotions que les mots sont impropres à transcrire. Voilà pourquoi nous ne les décrirons pas pour rendre justice aux grands sentiments qui ébranlèrent le Rouvray en apprenant l'attaque de la femme qu'il aime par des bandits de grands chemins.

                Fallait-il y voir un coup du Destin? Lui-même, victime d'un carreau d'arbalète, détroussé de ses possessions il y a peu de temps sur les routes lyonnaises. Le souvenir de l'agression était encore bien vivant, encré dans sa chair meurtrie... Mais qu'était-ce un bout d'épaule face au ventre violé une fois encore par des lames assassines? Rien.

                Mais surtout, il y avait cette proposition qui le jetait dans le plus amer des gouffres du doute. Cette invitation qui n'en était pas une... Chevaucher ensemble, sur les terres de Bourgogne où ils s'étaient aimés librement pour la première fois... Chevaucher, comme un rêve brisé, dans ce jardin béni de l'aube des temps où ils étaient "nous", plein de félicités et d'espoirs... Cruel revers, cruelle proposition qui l'emmènerait au milieu des terres dévastées de leur histoire, de leur amour écorché.

                Encaissant le mépris de l'écriture aimée, il prit la plume à son tour, d'une main vibrante, ou plutôt tremblante. Fuir ou se résigner?

                Terwagne,

                Dieu qu'il regrettait les "ma Lune", "mon Tout", et ce tutoiement qui était leur.

                Te dire... Que dire au fond? Quand l'on sait que quelques soient les mots de réconfort qui nous brûlent les doigts, ils ne trouveront jamais écho. Quand tout les gestes qui nous viennent spontanément du coeur ne rencontreront que l'indifférence, si ce n'est le dégoût ou le rejet... on se tait... te dire à quel point je suis navré de ce drame et de tes blessures ne changera rien, ni même t'apportera un quelconque réconfort ou infime soulagement. Mais je le suis tout de même. Je sais bien ce que cela signifiait pour toi, cette route, ces marques sur ton corps qui te... Un nouveau silence qui se couche sur le vélin. C'est si étrange et si déchirant de devoir mettre ainsi sous clés ses sentiments qui vous rongent. Ces précieux souvenirs que vous aviez bâti ensemble, qui vous emplissent de joie autant que de regrets, et que vous ne pouvez laisser jaillir librement, de peur que l'autre les brises... Kernos connaissait cette angoisse qu'elle avait toujours eu face à ce ventre balafré, à ses formes esquissées plutôt que généreuses, à ce désir jamais assouvie d'héberger la vie en son sein. Cette envie qui lui faisait envier les autres femmes, qu'elle pensait qu'il ne pouvait comprendre, lui qui était père. Il aurait voulu pouvoir combler ce manque. Il l'avait espéré maintes fois lors de leurs étreintes. je ne pense pas avoir le droit d'en parler, ni même ne te parler d'espoir... je ne le mérite pas, mais je n'en pense pas moins. Tout cela m'importe, même si je suis certainement la dernière personne dont l'avis ou les émotions représentent quelque chose pour toi.

                Le moment du choix était venu... Oui, il allait souffrir, certainement plus qu'en prenant la fuite, mais sa décision était prise.

                Quoi qu'il en soit, j'ai déjà tout vu. Même si je risque d'être un piètre garde du corps, ayant également croisé la route d'un brigand il y a peu, je serai là pour t'escorter jusqu'à Tonnerre. Dis moi juste le lieu de rendez-vous, ainsi que l'heure qui te conviendra, et je serai présent... C'est la moindre des choses que je puisse faire pour toi, après tout ce que j'ai déjà fait et surtout ce que je n'ai pas fait.

                Et la liste était longue de reproche. Il se les repassait un à un en mémoire tandis qu'il achevait la lettre.

                D'une main fébrile,

                K...

                .jim. a écrit:
                Thouars le 4 août 1460

                Le rouquin s'ennuyait ferme depuis quelques jours que son épouse avait pris pension chez les sœurs carmélites. Comme chaque année, au mois d'août elle entreprenait une retraite spirituelle qui le laissait seul pour s'occuper des enfants et de leur manoir d'Yzernay.
                Pour couronner le tout, l'ambiance à Thouars était morose, un brigand avait été élu maire. Après avoir dilapidé les ressources de la ville, le coquin était parti avec la caisse laissant le marché dans un état chaotique.

                Manquant quelque peu de ressources, le jeune homme avait dû se résoudre aux travaux miniers. Il en revenait justement lorsqu'un colporteur lui remit une missive scellée du sceau d'Orpierre qu'il fourra dans la doublure de sa veste.
                Après être rentré chez lui et s'être consciencieusement lavé les mains, il ouvrit la missive et dès les premières lignes, son sourire s'effaça.


                Mon Dieu... Non... Pas Terry...

                Il sentit un sentiment de révolte s'insinuer dans son esprit et son cœur à la lecture de ces lignes malgré une faible lueur d'espoir au dernier paragraphe.

                Réprimant les larmes qui lui montaient aux yeux, il prit sa plume et la trempa dans l'encre


                Citation:
                Très chère Terry,

                Votre lettre me trouve malheureusement en fort triste humeur car mon épouse est actuellement en pension chez les sœurs me laissant seul pour m'occuper de nos deux enfants. Le fait que le maire de Thouars, un coquin de la pire espèce, vienne de piller la caisse de la mairie avant de fuir en Anjou n'arrange rien malheureusement.

                Mais cela n'est que peccadille en comparaison de ce qui vous est arrivé.

                Ah Terry... vos malheurs me navrent le cœur et je donnerai un verre de mon sang pour chaque goutte du vôtre qui a été versé...
                Comme j'ai honte d'avoir été angevin quand je vois comment ces gens là vous ont traités.

                J'espère que le bras séculier de la justice saura s'abattre sur eux avec toute la vigueur requise! Et si d'aventure il n'en est rien, je ferai pression pour que l'affaire soit révisée en appel et je m'occuperai personnellement du cas de ces misérables qui ont osé vous toucher!

                Mais je ne veux point parler de vengeance quand il y a lueur d'espoir. Ne croyez pas que vous soyez condamnée à ne jamais enfanter à cause d'une blessure qui est peut-être superficielle.

                Mon épouse a été agressée sur la route d'Angers il y a deux ans et nous avons néanmoins eu une fille l'an dernier.

                Je connais d'excellents médicastres que je puis faire mander à Tonnerre. Je sis sûr que leurs soins et onguents peuvent guérir les blessures de votre corps à défaut de celles de votre âme.

                Ah... Terry, comme j'aimerais me trouver à vos côtés en ce moment... Mais mon épouse ne va pas tarder à sortir du couvent et je ne veux point qu'elle trouve à son retour une maison vide. C'est mon devoir de mari de l'attendre, je suis sûr que vous le comprenez.

                Par contre, dès qu'elle sera de retour, nous prendrons la route de Champagne immédiatement. Je ne peux plus longtemps me dire votre ami et vous laisser dans un tel prédicament.

                Tout espoir n'est pas perdu cependant puisque vous me dites que votre cœur s'est de nouveau ouvert. Il me semble lire entre les lignes une nouvelle déception poindre à l'horizon...

                Permettez que je vous dise que ce n'est pas le plus important. Le duc Kelso n'est peut-être pas votre âme-sœur mais au moins votre cœur s'est rouvert à la perspective de l'amour et du bonheur et c'est cela qui compte vraiment.

                Vous êtes Terry, la femme la plus touchante de ce monde, seul un fou vous serait indifférent.

                Votre cœur s'ouvrira de nouveau à l'amour et vous aurez un enfant qui fera votre bonheur, je le sais au fond de moi, j'en suis même persuadé!

                Ne partez pas trop vite de Champagne que j'aie le temps de vous y rejoindre et surtout gardez confiance!

                Avec toute mon amitié,

                Jim


                Il relut la lettre, réprima à nouveau un flot d’émotions montant à ses yeux puis plia le vélin, cacheta le courrier et partit à la recherche d'un colporteur auquel le confier.

                Kernos a écrit:
                [Tonnerre, le 31 juillet 1460, Sur les chemins de nos silences]

                La route était là, eux également. Mais pouvait-on parler d'un "eux" véritablement? Elle, chevauchant devant, silencieuse comme les pierres. Lui, derrière, fermant la marche dans un mutisme oppressant d'éloquence. Cela n'avait en rien l'apparence d'un compagnonnage de voyage, mais plutôt de deux individus que le hasard avait placé au même endroit et au même moment.

                Depuis des mois, Kernos n'avait cessé de vouloir la rattraper, de la retrouver. Des mois d'errances, de solitude et de souffrance dans le seul espoir de s'imprégner de sa présence, de l'entendre parler, rire, pleurer... Des mois d'épreuves qui s'achevait sur ce dos sévère et glacé, avec qui nul dialogue ne pouvait être entamé. Dire qu'il souffrait serait un euphémisme.

                Terwagne...

                Il avait tant espéré... Il l'avait tant rêvé... fantasmé... Le réveil était brutal, malgré tout ce qu'il avait pu imaginer sur leurs retrouvailles. Elle ne lui offrait même pas l'honneur d'une colère, d'une insulte, seulement le silence qui résonnait encore plus durement à ses oreilles.

                Terwagne...

                Dire qu'il lui suffisait d'un rien, juste tendre le bras, pour l'effleurer, pour sentir son corps, sa chaleur... Cette chaleur qui avait glacée toutes les autres. Ce corps qui avait peuplé toutes ses nuits, dont l'empreinte était encore gravée dans ses chairs, plus profondément encore que la cicatrice de son épaule. Cette peau, qui avait rendu la sienne étrangère à lui-même. Jamais il n'avait été aussi proche depuis des lustres et pourtant, la barrière qu'elle avait dressé entre eux les éloignait d'avantage que la distance et les mois passés.

                Terwagne...

                Tout volait en éclat. Ses résolutions, ses mensonges, la mort... Elle incendiait tout sur son passage, une fois encore, apportant la lumière au coeur des ténèbres. Même inaccessible, elle demeurait celle pour qui il respirait, celle pour qui il demeurait encore là.

                Terwagne...

                Le sang courait sous sa peau, comme un torrent s'éveillant à la fonte des glaces. Il le sentait affluer en lui, se glissant à travers son corps roide et asséché pour le gorger de vie, étouffant sur son passage les relents de pourriture et de mort qui y stagnaient.
                La fièvre était toujours là, mais elle n'était plus la même. Ce n'était plus l'étreinte insidieuse et glacée qui l'enfonçait dans le sol... C'était l'envol fou. L'ivresse brûlante de la liberté et des cimes. Le feu purificateur. La vie qui vous empoigne, vous soulève et vous fracasse contre les cieux en un millier de comètes qui crèvent le voile de la nuit.
                Il la ressentait gronder au fond de lui, comme un océan primal et oublié, cette vie qu'il avait renié, dénié, rejeté. Dans les battements de son coeur qui ne cessaient de cogner contre sa poitrine. Dans ses souffles s'accélérant à mesure qu'ils avançaient, se faisant de plus en plus violents, comme ceux du noyé émergeant du cours pour dévorer l'air qui lui faisait tant défaut. Entre envie et désespoir. Dans les douleurs s'éveillant à travers tout son corps. Non plus celles de l'agonisant sentant l'existence s'arracher petit à petit de son être, mais celles de l'homme convalescent qui ressent les privations infligées jusqu'alors à ce corps qui hurle son besoin de se retrouver lui-même. Il l'entendait rugir, résonner dans la moindre parcelle de son être, comme une bête fauve enchaînée et affamée qui se jette contre les murs de sa prison pour les faire voler en éclat.

                Terwagne...

                Mais les murailles qu'elle avait bâti étaient trop épaisses. Kernos n'était qu'un oiseau frappé en plein envol, la phalène venant se brûler les ailes aux feux de Terwagne, écartelé entre sa fascination hypnotique et la dure réalité. La situation lui arracha quelques larmes... silencieuses pour respecter la volonté de la Méricourt.

                Ils arrivèrent donc enfin à Tonnerre, sans même que ne se fissure la muraille muette dont ils s'étaient entourés au départ. Kernos suivit Terwagne dans la première auberge rencontrée, se moulant aisément dans le rôle de l'ombre depuis le début de la chevauchée. C'était comme s'il voyait la scène se dérouler par le regard d'un étranger. Elle lui tendit une clé, et sans même le temps d'un "merci" ou d'un "bonne nuit", la porte se referma sur lui.

                Il resta là quelques instants, immobile dans le couloir. A quoi bon tout ceci? A quoi bon endurer toutes ces souffrances? Même pas pour un mot ou un geste, ne serait-ce qu'une insulte ou une gifle... Tout ça pour une porte close sur ses propres envies.

                Kernos finit par s'éloigner pour gagner la chambre qu'elle lui avait "réservé". Il était las... plus las qu'il ne l'imaginait, comme si tous ces mois d'errances et la blessure venaient de le rattraper tandis qu'il s'attardait sur le pas de Terwagne. Il se laissa donc s'écrouler sur la couche. Mais sa Lune n'était pas al seule à le fuir aujourd'hui, le sommeil aussi.

                Savoir qu'elle était si proche, à peine quelques pierres de lui, lui rappelait qu'il était homme malgré tout. Les draps le grattait, sa peau le brûlait et sans cesse elle qui revenait à ses pensées... L'objet de ses désirs les plus fous... Il pouvait presque la sentir, la deviner de l'autre côté du mur.

                Il se tourna, se retourna encore. Suppliant la fatigue de l'emporter pour qu'il cesse ainsi de goûter aux tourments de la passion avortée. Rien n'y fit. Il se redressa donc et alla à la fenêtre pour chercher l'apaisement dans l'air nocturne.

                Il resta là un moment, accoudé, frissonnant, jouant du bout des doigts avec l'anneau qui pendait à son cou... Pas moyen de la chasser de son esprit. Comment se sentait-elle? Est-ce que ses blessures ne la faisaient point trop souffrir? Pourra-elle un jour enfanter contrairement à ce qu'elle s'imaginait? Il commença à errer dans la chambrée, se tournant et retournant sur lui-même. Ses pas finirent par le mener devant la porte qui s'était fermé sur lui un peu plus tôt.

                Si seulement...

                Si au moins il pouvait entendre sa respiration à travers l'huis. Il se laissa tomber sur son séant, le dos glissant le long de la porte. Dieu qu'il était pitoyable... réduit à vouloir écouter aux portes, et pourquoi pas regarder par le trou de la serrure? Il rougit de honte.

                Quelques minutes s'enfuirent, et Kernos avec elles, se leva pour regagner sa propre chambre. Le sommeil ne le gagna pas pour autant.


                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Tonnerre, le 18 août 1460, au long des soupirs :]


                Le verdict était tombé... Enfin ce procès était terminé et le coupable condamné!

                Plus rien ne la retenait donc à Tonnerre, et encore moins en Bourgogne, si ce n'était son état de santé et son angoisse à l'idée de voyager à nouveau, de risquer une nouvelle attaque nocturne, ou même diurne.

                Quittant le vélin qu'ils ne cessaient de caresser depuis deux jours, ses yeux se posèrent un instant sur le mur qui séparait sa chambre de celle du baron de Mévouillon. Qu'attendait-il donc pour briser le silence? C'était bien lui qui lui avait écrit près d'un mois plus tôt en lui demandant de lui laisser le loisir de la rencontrer pour lui " donner quelque chose avant de te laisser à ta liberté au combien méritée."

                Alors... Qu'attendait-il?

                Depuis qu'elle l'avait autorisé à l'escorter en Champagne, fin du mois dernier, pas une seule fois il ne lui avait adressé la parole, pas une seule fois il n'avait fait allusion à cet "objet" qu'il désirait lui remettre! Non, rien de rien! Il s'était contenté de la suivre, partout, y compris au tribunal, se comportant comme une ombre, silencieux.

                Fallait-il donc que ça soit elle qui aille frapper à sa porte et lui demande l'objet? Elle qui n'avait rien demandé, et surtout pas à le voir au départ!

                Il avait demandé une faveur, elle avait accepté, malgré sa colère et sa haine, et à présent et bien il se faisait attendre, espérant sans doute ainsi grappiller quelques jours de plus en sa compagnie, si l'on pouvait nommer cela ainsi, retarder le moment des adieux à jamais.

                Attrapant l'une de ses bottes, qui étaient posées sur le plancher, elle la lança avec rage contre le mur, se demandant si cela avait une chance de le faire sortir de son silence. Il n'avait décidément plus rien de l'homme qu'elle avait aimé, désiré, mais surtout respecté...

                Elle soupira... D'exaspération.

                Le chassant de ses pensées, exactement comme elle le ferait de sa vie dès la Champagne regagnée - avec ou sans l'objet mystérieux - elle plongea à nouveau ses pupilles sur la dernière lettre reçue de Kelso...

                Ici aussi, elle soupira... Mais d'un autre genre de soupir. Un soupir rempli de vague à l'âme, de manque, de détresse, de chagrin... Le soupir d'une femme amoureuse qui se languit et s'interdit d'espérer, sans y parvenir pourtant.

                Kelso... La douceur et la douleur... La chaleur et les battements de coeur...

                Sa main se porta un instant à son ventre, ce ventre qu'elle détestait plus que jamais! Ce ventre à jamais défiguré! Ce ventre où elle avait si souvent rêvé de sentir grandir une vie, la vie! En était-elle seulement encore capable? Et si oui, pour combien de temps? Les années s'écoulaient, et elle savait qu'elles lui étaient comptées à ce niveau-là, même si ses blessures avaient épargné sa fertilité, ce dont elle doutait fortement.

                Elle n'avait plus de temps à perdre... Il lui fallait au moins essayer temps qu'elle était en âge de le faire.

                Et malgré ses envies à elle, malgré leurs sentiments respectifs, ce n'était pas avec Kelso qu'elle réaliserait ce rêve, il fallait bien l'admettre... Kelso était marié! Que ce mariage ne soit pas consommé n'y changeait rien! Que ce mariage soit pour lui tout sauf concret n'y changeait rien! Le mariage était bien réel et il semblait bien improbable qu'il soit annulé dans les mois à venir.

                Elle soupira... De désespoir cette fois. Entre l'amour interdit et le rêve de toute sa vie, devenir mère, il lui faudrait choisir tôt ou tard.

                Essuyant la larme qui avait décidé de prendre naissance dans son oeil gauche, elle prit de quoi écrire, et répondit au Duc de son coeur, de ses pensées, de ses envies, de ses rêves inaccessibles.


                Citation:
                Très cher Kels,


                J'ai sourit, en lisant vos derniers mots, votre décision de prendre la route pour me voir, n'importe où, ne serait-ce que quelques heures. J'ai sourit, oui, et même ai rêvé de ces instants que nous pourrions voler à votre vie d'homme marié, que nous pourrions dédier à notre "plus si affinités", que nous pourrions partager sans voir les minutes s'écouler, en les laissant juste se consumer, nous consumer.

                J'ai voulu vous répondre immédiatement en vous avouant ne pas avoir d'endroits tranquilles et privés pour nous revoir ailleurs qu'en Lyonnais-Dauphiné, duché bien trop lointain pour que ma santé encore trop fragile me permette de le rejoindre en ce moment, mais en vous invitant à m'indiquer un lieu de votre choix en Champagne, ou même en Orléans.

                J'ai voulu, oui, et ai du faire un effort indescriptible pour me l'interdire.

                Pourquoi me l'interdire? Parce que je me déteste lorsque je pense à Madame Kelso, cette épouse qui visiblement n'en a que le nom, et à qui je ne rêve que de vous enlever. Je sais, je ne devrais pas parler ainsi, avouer mes envies et mes rêves, mais je n'en peux plus de les taire.

                Les taire pourquoi, d'ailleurs? Ce silence m'aide-t-il à oublier le manque de vous? Non! Ce silence m'aide-t-il à guérir de ce feu que vous avez mis en moi? Non!

                J'ai souri en lisant votre lettre, mais j'ai aussi tremblé. Et je tremble toujours, de peur, en pensant à cet aveu que vous me faites concernant vos pensées mortelles, votre manque d'envie et de goût à "tenir" encore.

                Comme je voudrais vous rendre, nous rendre, ce bien-être que nous avons partagé lors de notre voyage! Comme je voudrais nous sentir à nouveau tellement vivants!

                Je suis déchirée, Kels... Déchirée entre mes sentiments pour vous, mon envie de vous aimer sans plus me l'interdire, et mes remords face au pêché que cela serait vu votre mariage. J'ai beau détesté le vôtre, il n'en reste pas moins quelque chose que la morale doit m'interdire de bafouer.

                Je suis déchirée également entre cet am... ces sentiments que j'ai pour vous, mes rêves et mes envies de succomber, de juste vivre ce que nous pourrions vivre ensemble, et mon rêve de toujours : celui de donner la vie à un enfant, dans des conditions respectables, et non dans la bâtardise.

                Alors je réfléchis, je me torture l'esprit, j'échafaude mille rêves absurdes, mille solutions improbables, j'oscille entre l'espoir de voir votre mariage annulé rapidement et ce rêve de maternité dans les liens du mariage rendu réalisable avec vous, et la raison qui elle m'induit plutôt à prendre époux rapidement, sans sentiments, pour voir mon plus grand rêve se réaliser... devenir mère.

                Je me devais de vous avouer ces pensées, ces réflexions, ces hésitations, même si j'imagine qu'elles ne vous plairont pas. Je me refuse de vous cacher mon chagrin et mes doutes, mes craintes, et encore plus de vous mentir en vous laissant croire que je suis heureuse ainsi, loin de vous et faisant une croix sur mon désir de donner la vie avant que l'âge ne m'en empêche.

                Arrivé là de votre lecture, j'imagine que vous soupçonnerez derrière ces aveux un rapprochement avec le baron de Mévouillon, mais je tiens à vous rassurer de suite sur ce point... Nous ne nous sommes toujours pas adressé la parole, pas même par écrit. Il n'est donc nullement à mettre en lien avec mes réflexions sur un mariage quelconque avec un homme dont je n'aurais que faire, du moment qu'il fasse de moi une mère.

                J'aurais voulu vous rencontrer avant Madame Kelso! J'aurais voulu tant de choses avec vous! Mais le pire, c'est que j'en souhaite aujourd'hui encore, avec vous!

                Je serai en Champagne dans quelques jours, normalement. Juste le temps de plier bagage et de reprendre la route pour rentrer.

                J'ai besoin de vous voir, de vous parler, de vous entendre, mais surtout de votre aide pour cesser d'hésiter. Je ne prendrai aucune décision sans vous, sans "nous".


                Votre Terwy


                Kernos a écrit:
                [Tonnerre, 18 août 1460, Que reste-t-il de nos amours?]

                "Bonheur fané, cheveux au vent
                Baisers volés, rêves mouvants
                Que reste-t-il de tout cela
                Dites-le-moi "
                *

                Kernos était sorti.

                Las de se briser chaque jour un peu plus contre ses silences, il s'était résolu à fuir quelques instants loin de cette porte fermée sur lui et son existence. Quelques minutes à l'air libre. Quelques minutes loin de ses chaînes et de son impuissance. Quelques minutes pour se tromper lui-même et oublier que sa vie s'échouait sur le pas d'une porte d'auberge.

                Il n'en pouvait plus de ces espérances stériles, de ses veilles interminables. La porte ne s'ouvrait jamais pour lui. Elle le faisait pour des messagers. Elle le faisait pour elle, quand il fallait se rendre aux audiences du procès... Pas une seule fois, elle ne le fit pour le Rouvray. Il en allait de même pour ses lèvres, obstinément closes à chacune de leur rencontre, et pour sa plume. Ses billets restaient lettres mortes.

                Lors de tous ces longs mois passés à sa recherche, il avait cru souffrir de son absence... Au final, ce n'était rien comparé à la douleur à sa présence. Les souvenirs des jours anciens et des nuits passées prenaient corps avec plus de vigueur encore, abandonnant le monde des images pour s'assoir à ses côtés sur le lit intact de ses insomnies. Dans l'air, flottait le parfum des giroflées, malgré l'épaisseur des murs et du silence, il parvenait à se glisser jusqu'à lui, tout comme le bruissement d'une chaise ou d'une respiration qui lui remémoraient sans cesse son entêtante présence... quelques pierres entre leurs deux corps, un abîme de rancoeurs, de déceptions et de regrets entre leurs âmes.

                Quel beau gâchis!

                Ils avaient eu Tout... ou presque. A présent que restait-il? Pour elle, sans doute de la colère, de l'abandon, si ce n'était de la haine pour lui, pour ses promesses, leurs espoirs avortés. Pour lui, la déchirure. Les souvenirs brûlant comme le fer sortant de la forge. Le désespoir d'avoir perdu son évidence, sa Lune, cette part de lui-même qu'elle lui avait révélé par son amour. Des cendres que le temps et les silences ne faisaient que disperser encore d'avantage , voilà ce qui restait.

                Paris avait été certainement le dernier carrefour de leurs chemins respectifs. Pourquoi avait-il fallu qu'il fasse un détour? Pourquoi avait-il fallu qui s'attarde en Lyonnais-Dauphiné au lieu de courir là où son coeur lui hurlait d'aller? Le devoir? L'honneur? Si seulement cela avait été cela... La peur? L'hésitation? Non plus... Ses enfants? L'homme qu'il avait été? Encore moins... Qu'elle était donc cette raison qui lui avait fait manquer le coche?

                A mieux y réfléchir, une réponse lui monta à l'esprit... Mévouillon.

                Ce n'était pas le fief. Ce n'était pas le titre dont elle l'affublait à lui en faire saigner les oreilles. C'était l'idée. C'était le symbole que ces terres incarnaient. Mévouillon... C'était le don qu'elle lui avait fait. C'était le cadeau qu'elle lui avait donné, malgré ce qu'en penserait les autres. Mévouillon... A ses yeux, cette baronnie était tout ce qui lui restait d'elle lorsqu'elle avait fui pour le sauver d'elle, d'eux. Il avait eu bien du mal à s'en arracher d'ailleurs, et alors même qu'il était sur le point de reprendre la route pour la Champagne, s'était encore de Mévouillon qu'il s'était soucié... Parce qu'il la tenait d'elle. Parce qu'il avait eu le rêve qu'un jour leurs enfants y grandiraient. Parce qu'il avait songé qu'ils y réaliseraient leur rêve d'être à jamais unis l'un l'autre... Parce que Mévouillon s'était Terwagne, son amour, sa générosité et sa reconnaissance. Il n'avait pu la quitter sans s'assurer qu'elle demeure telle qu'elle aussi longtemps qu'il serait éloigné d'elle. Il n'avait pu la quitter sans s'assurer que personne ne puisse un jour souiller ses espoirs passés.

                A quoi tout cela avait servi d'ailleurs? Il conserverait certainement Mévouillon mais jamais l'amour de Terwagne. Le jardin qu'il avait fait aménager aux pieds des murailles lui apporterait à chaque heure le parfum de la femme qu'il aimait et qui le haïssait, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucune larme à lui arracher. Garde donc tes vieilles pierres, elles te serviront de tombeau quand Terwagne t'aura définitivement chassé... Quand ta vie t'aura définitivement abandonné.

                Ses pas l'avaient mené sans qu'il s'en rende compte, à la sortie de la cité. Kernos promena avec lassitude son regard sombre sur les champs alentours. A quoi bon? Il serait si simple de s'évanouir dans la nature, sans un mot, sans une trace. Elle ne chercherait même pas après lui... L'oubli... Cesse t-on exister quand ceux que l'on aime finissent par vous oublier? Sans doute cela serait plus commode pour tout le monde. Plus de Kernos. Plus de souffrances. Plus d'espoirs stériles. Rien que l'oubli profond, la grande nuit où meurent les rêves.

                Les épis de blés lui caressaient le menton. A ses pieds, quelques tâches écarlates venaient troubler la plénitude de cette mer d'or. Il s'accroupit. Des coquelicots... Peut être que c'était cela Terwagne... Un éclat vif et fragile venant bouleverser la plénitude uniforme du monde qui l'entoure.

                Elle avait été cela pour lui.

                Surgissant de nul part, au plein milieu de l'hiver. Un éclair dans l'obscurité de ses jours. Un vent de folie venu renverser son existence, le laissant à présent encore plus démuni et nu qu'il n'était à leur rencontre. La Lune apparaissant souriante au détour d'un nuage... Terwagne... Tempête... Lune... Pourquoi ne parvenait-il pas à s'en détacher?

                Etendu sur le lit d'auberge, rejeté par le sommeil, il la voyait encore apparaître dans un déluge de fièvre. Ses seins pareils à deux oisillons se blottissant au creux de ses mains avant de prendre leur envol. Ses fesses rondes et douces comme une pêche bien mûre prête à être cueillie, vous appelant à venir y croquer. Ses cuisses au gable léger, non comme une esquisse, mais plutôt épuré, comme si l'artiste avait voulu concentrer en quelques traits l'essentiel, se dégageant du superflus et de l'ornemental, en traçant ses jambes. Ses yeux, aussi profond que l'était l'éther, aussi sombre que l'était la nuit parée de ses plus belles étoiles, dans lequel il s'était noyé. Ses cheveux, ruisselant entre ses doigts comme l'eau vive, qu'elle relevait pour dégager cette ligne de toutes les envies qui lui avaient brûlé les doigts et la bouche au cours de leur dernière chevauchée. Ses lèvres vermeilles et délicates comme les pétales des coquelicots caressant ses bottes. Dieu! Qu'il souffrait alors d'être tant homme et elle si femme.

                Sa main quitta sa propre bouche qu'il retenait jusqu'alors de hurler pour tirer son poignard de sa ceinture. Kernos considéra quelques instants la pointe d'acier acéré, puis la ligne qui lui creusait la paume, et la planta dans la terre. Taillant délicatement à droite, tantôt à gauche, s'enfonçant plus profondément dans la terre devenue meule, il parvint à dégager une belle motte qu'il emballa soigneusement dans sa cape.

                Il ne lui fallu que quelques minutes pour regagner l'auberge, son paquet délicatement tenu entre ses mains pour le déposer sur le pas de la porte close de Terwagne. Il retira le tissu, découvrant alors sept tiges courbées sous le poids de quelques pétales de sang aussi fines et délicates que la soie.

                Kernos les regarda, cherchant un peu de courage au fond de lui pour faire ce qui devait être fait.

                Sa main se leva. Tremblante, non d'hésitation, mais d'émotion... C'était la dernière fois très certainement... Frappa contre l'huis.


                Terwagne Sa voix n'était pas aussi assurée qu'il l'aurait souhaité. Pouvons nous parler?

                S'il fallait la perdre, autant que cela ne soit pas en silence.


                *Ch. Trenet, Que reste-t-il de nos amours?


                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Tonnerre, le 18 août 1460, encore et toujours :]


                Après avoir signé et scellé avec soin la missive destinée à Kelso, la Vicomtesse qui n'en avait pas vraiment l'apparence tant elle n'accordait plus la moindre importance à son apparence depuis l'attaque subie, s'attela à répondre au dernier pli que lui avait adressé son futur vassal.

                Cette lettre attendait réponse depuis bien trop longtemps, elle en était consciente et navrée, mais elle n'avait pas eu la force de le faire correctement ces derniers temps. Oh bien sur elle aurait pu lui répondre brièvement, en quelques lignes, mais elle avait préféré attendre d'avoir la force de lui écrire une vraie missive, remplie d'autre chose que de banalités.

                Elle reprit donc la plume, loin de se douter cependant que son coeur allait se vider sur le vélin placé devant elle.


                Citation:
                Très cher Jim,


                Une fois de plus, ma réponse se sera faite attendre, et je vous prie de m'en excuser. Pour tout vous dire je me remets bien plus lentement de mes blessures que je ne l'avais espéré, et sans doute ais-je présumé de mes forces en reprenant la route pour assister au procès d'un de mes agresseurs.

                Quoi qu'il en soit, ce procès est enfin terminé, et le coupable a été condamné. De ce côté-là au moins j'éprouve quelque soulagement.

                J'espère de tout coeur que de votre côté tout va pour le mieux, que vous avez retrouvé votre épouse et votre humeur souriante en même temps. Plus je lis vos mots la concernant, souvent glissés entre deux lignes, plus je suis persuadée qu'elle doit être une femme merveilleuse.

                Gardez précieusement son amour, Jim! L'amour et la famille sont sans conteste les deux seules choses réellement importantes dans la vie. Vous avez les deux, et j'en suis profondément heureuse pour vous.

                A ce propos, je vous remercie pour vos mots d'espoir concernant la possibilité qu'il me reste peut-être d'être mère un jour... Ils m'ont rendu espoir, au fond, même si contrairement à votre épouse je n'ai pas été victime d'une seule et unique agression au niveau du ventre. Cette attaque-ci était la troisième... Quoi qu'il en soit, je garde espoir sur ma capacité physique à enfanter, même si cet espoir est faible.

                Malheureusement, le reste est plus compliqué... Et bien plus personnel...

                Vous aviez malheureusement bien lu entre mes lignes, concernant le Duc Kelso, je le crains, même si je ne parlerais pour ma part pas de déception, loin de là. Il ne m'a pas déçue, absolument pas, et c'est au final bien pire.

                Lorsqu'un homme vous déçoit, vous blesse, se joue de vos sentiments, vous fait souffrir, c'est tellement plus simple au fond! Oh bien sur il y a la douleur, le deuil à faire, mais la haine vous y aide, la colère aussi, et vous finissez par vous dire qu'il ne mérite pas votre amour, puis par l'oublier, ou même le garder comme un simple souvenir fané rangé entre deux pages sur une étagère poussiéreuse...

                Kelso c'est tellement différent! Aucune déception, aucune tromperie. Nous nous sommes quittés après l'attaque subie à Tonnerre pour l'unique raison qu'il désirait passer à l'acte concernant son souhait d'annulation de mariage avec une autre dont je n'ai même pas retenu le nom. Qu'importe son nom, après tout? Rien... Un nom ne signifie rien, si l'on ne connait pas la personne.

                Oui, le voila, le vrai problème : le Duc Kelso est marié! Et je me déteste d'avoir succombé, d'avoir sali par mes actes et mes rêves ce lien sacré qui l'unit à une autre. Je hais cette femme que je suis devenue, passant ses nuits et ses jours à espérer voir ce lien disparaitre, à repenser en souriant à la douceur des moments volés et trop vite consumés.

                Ne vous leurrez pas, il ne m'a jamais menti à ce sujet, et ne m'a jamais caché l'existence de ce mariage. Je le savais dès le départ, et lorsque nous avons entrepris ce voyage ensemble, j'étais loin de me douter que mon coeur allait s'ouvrir, mais bien plus loin encore de me douter qu'il nourrirait à mon égard les mêmes sentiments.

                Depuis lors, séparés par des lieues bien trop nombreuses, nous nous écrivons, et rien n'a changé nos sentiments respectifs, si ce n'est qu'ils semblent devenir de plus en plus forts et douloureux dans chacune de ses lettres et des miennes.

                Ses envies d'annulation de mariage? Les premières démarches qu'il a fait en ce sens sont tout sauf encourageantes, malheureusement. Il comptait sur le fait que ce mariage n'a même pas été consommé, mais l'Eglise ne l'entend pas de cette oreille et lui conseille "d'essayer avant de vouloir annuler". Je n'en ai pas cru mes oreilles lorsqu'il me l'a annoncé tant cela me semble absurde! Essaie-t-on d'aimer quelqu'un? Bien sur que non! L'amour ça ne se tente pas, ça s'impose à nous...

                Je suis déchirée, Jim! Et je ne sais vers qui me tourner, à part vous. Vous qui êtes l'un des seuls à savoir qui je suis réellement, un des seuls à connaitre mes valeurs, mes rêves, mes faiblesses et mes peurs.

                Kelso, c'est aller à l'encontre des valeurs du mariage dont j'ai si souvent rêvé, c'est aussi espérer sans certitude qu'un jour nous puissions nous aimer sans plus rien trahir, c'est aussi et surtout faire une croix sur mes rêves de donner la vie à un enfant dans la légitimité, sans lui cacher le nom de son père, sans lui donner le surnom de bâtard.

                Pourtant, Kelso c'est avant tout aimer...

                Alors oui, je suis déchirée, entre cet amour et mes rêves, ou plutôt devrais-je dire la chose la plus importante à mes yeux, devenir enfin mère.

                J'en arrive même à me dire que je devrais envisager un mariage de raison avec un autre, sans sentiments, pour réaliser ce rêve, quitte à ce que Kelso me haïsse pour le restant de ses jours. Un mariage d'intérêt, où moi je gagnerais la maternité et le futur époux quelques terres via mes fiefs.

                Je ne sais plus que faire, Jim... Je suis plus perdue que jamais...

                La présence à mes côtés de cet homme qui voulait m'épouser jadis et que je déteste depuis de nombreux mois à présent, Kernos Rouvray - que vous avez sans doute rencontré lors de la cérémonie d'investiture à la Chancellerie - n'est pas pour m'aider, loin de là. Je regrette d'ailleurs de lui avoir laissé le loisir de m'escorter jusque Tonnerre pour assister au procès. Cela ne rime à rien, puisque je ne lui ai pas encore adressé la parole depuis lors, n'éprouvant à son égard que colère et déception, pour rester "polie". Si il avait jadis tenu ses promesses, tout serait tellement différent à présent...

                Je me rends compte que je dois vous assommer avec mes soucis de coeur et de raison, et même que je risque de vous décevoir en vous confiant ainsi mes fautes envers le mariage d'une autre, aussi vais-je m'arrêter là. Ne me jugez pas trop sévèrement, mon ami, je ne suis au final qu'une femme, avec tous les défauts que cela implique.

                Je serai en Champagne fort prochainement normalement, puisque je reprends la route dans quelques jours à peine, mais je pense me retirer ensuite au couvent jusqu'au trentième jour de ce mois. Si le coeur vous en dit toujours, je serai heureuse de recevoir votre visite, ainsi que celle de votre famille.

                Avec toute mon amitié sincère,
                Terry


                Un scel plus tard, elle se leva et quitta sa chambre afin de confier les deux courriers à un messager, lançant au passage un regard noir en direction de la porte derrière laquelle le baron de Mévouillon se terrait.

                Quelques minutes à peine s'écoulèrent avant qu'elle ne regagne son "antre", le visage marqué par ses dernières nuits d'insomnie, mais bien plus encore par ses états d'âme. Elle n'avait goût à rien, envie de rien, sauf de tout envoyer balader pour courir se jeter dans les bras d'un Duc qu'une autre appelait son époux, d'un Duc auquel une autre finirait sans doute par donner descendance, d'un Duc dont elle avait bien du mal à être si loin. A moins qu'au contraire elle ne court plutôt s'enchaîner à son tour le plus rapidement possible dans les liens d'un mariage arrangé, préférant la maternité à l'amour passionné et interdit ? Encore et toujours le même déchirement, le même dilemme.

                Dans un soupir, elle se laissa tomber sur le lit, mais ne tarda pas à se relever pour se rendre devant la glace qui trônait dans un coin de la pièce.

                Là, elle s'inspecta longuement, se disant que si Kelso la voyait aussi mal fagotée il la taquinerait encore, ou même la gronderait, moqueur et acerbe comme il savait si bien l'être. Même ses piques verbales lui manquaient... Comme elle aurait aimé le voir ouvrir brusquement la porte, critiquer sa tenue et sa coiffure, pouvoir sentir son souffle, son regard, sa brusquerie cachant sa fragilité, voir ses sourires retenus, et tant de choses encore! Comme elle aurait aimé qu'il la fasse se sentir femme à nouveau!

                Une pensée en entrainant une autre, toujours les mêmes, elle releva les pans de sa chemise et regarda le reflet de sa cicatrice, son ventre redevenu plus creux que jamais... Sa main se porta alors vers les boutons de la dite chemise, qu'elle défit un à un, dénudant ainsi non seulement son ventre, mais aussi son torse, observant le spectacle navrant de ses seins redevenus bien menus.

                Cet à cet instant précis que Kernos fit entendre d'abord son poing sur le bois de la porte, sa voix contre celui-ci ensuite.

                Rageusement, elle referma les pans de sa chemise, les tenant joints d'une main, ne prenant pas le temps de les reboutonner ensemble, et se dirigea vers la porte, qu'elle ouvrit d'un geste brusque.


                Baron!

                Je n'ai pour ma part plus rien à vous dire, mais puisque vous semblez avoir enfin retrouvé votre organe, vous pouvez parler, oui...

                Entrez.


                Pas un mot de plus, juste un pas de côté pour le laisser passer.

                Kernos a écrit:
                Je veux juste une dernière danse
                Avant l'ombre et l'indifférence
                Un vertige puis le silence
                Je veux juste une dernière danse
                *


                La porte s'ouvrit sur lui comme une bourrasque annonçant la tempête. Elle était là, au rendez-vous, face à lui. Il sentit la colère tourbillonnante qui l'habitait lui cingler le visage. Le grondement de ses yeux noirs annonçait l'orage menaçant qui ne manquerait pas d'éclater sur lui.

                Frêle et menue jeune femme. Elle lui arrivait à peine au menton. Malgré les privations, la rigueur de ces mois passés sur les routes et la maladie qui l'avaient diminué, elle avait toujours l'air d'une brindille à côté de lui. Et pourtant... Quelle ardeur dans ce petit bout de femme! Il en avait des picotements dans la nuque, rien qu'en observant son visage furibond. C'était ça Terwagne... Débordante malgré tout. Entière dans son mépris, comme dans son amour... Il en frissonna respectueusement. C'était un trait de son caractère qui l'avait toujours séduit chez elle et parfois même, effrayé. A ses côtés, il se sentait minuscule. Fragile. Comme l'homme emporté au loin par les vagues, impuissant et ridicule face à la force des éléments.

                Le Rouvray fit face malgré tout. Posant ses yeux bruns comme la terre gorgée de pluie dans ceux, noirs et foudroyant, de la Méricourt. Dieu, que s'était éprouvant! Eprouvant de ne pas s'y enfoncer,de s'y perdre, de s'y oublier. Il y avait quelque chose d'irrésistible, de magnétique au fond de ce regard farouche. Bon sang! Qu'il l'aimait cette femme! Il sentait son âme hurler au fond de lui comme une bête fauve, ce désir de se fondre en elle. D'effleurer ne serait que le temps d'un battement d'aile, ce "Tout" qu'ils avaient formé ensemble. Pitié, ne me fait pas ça. Il sentait ses défenses fondre les unes après les autres sous son regard. Détourner les yeux aurait été certainement plus sage, mais il ne pouvait s'y résoudre. Il tint.

                Tout cela ne dura qu'un fragment de respiration. A peine un battement de cil. Mais elle l'avait renversé, jusqu'au plus profond de son être. Il se sentit ridicule. Ridicule toutes ses pensées, ses promesses de rompre ses chaînes... Ses idées d'oubli, de liberté donné... Tout cela sonnait si faux alors qu'elle était devant lui, lui jetant ses mensonges au nez. La vérité, il la connaissait bien, même s'il tentait de l'enfouir, de l'étouffer. La vérité, elle avait un regard et des cheveux de nuit. La vérité, elle se tenait devant lui, bien campée sur ses jambes fines. A quoi bon, se mentir? C'était Terwagne et ce serait toujours elle.

                Le geste n'avait point était volontaire. Sans doute une inspiration un peu plus appuyé, ou un tressautement nerveux de ses doigts. Quoi qu'il en soit, le tissu bailla légèrement autour de son cou, découvrant un léger pan de cette peau pâle qu'il avait mainte fois caressait... C'est alors qu'il remarqua que sa chemise ne tenait que par la volonté de sa main.

                On a beau être amoureux et pétri de bonnes intentions chastes, on en reste pas moins homme. Et la pensée de ce corps que l'on a tant fantasmé, désiré, pleuré, si proche qu'il suffirait que de tendre le bras pour le toucher, fit monter en lui une fièvre qui n'avait rien à voir avec l'infection de son épaule meurtrie.

                Pourquoi fallait-il qu'elle soit si spontanée? Une autre aurait certainement prit le temps de remettre ses vêtements avant de répondre à l'importun qu'il était... Pas elle, pour son plus grand malheur. Comment garder son calme, quand l'on vient vous agiter sous le nez, l'objet de tous vos regrets, de tous vos espoirs, de vos plus éloquentes et secrètes envies? Il avait beau être Chêne, il n'était pas de bois, et encore moins de marbre.

                Surmontant les battements de son sang qui bourdonnaient à ses tempes. Jonglant entre les bouffées de chaleur et les tremblements glacés qu'elle faisait naître en lui. Et surtout serrant ses poings pour ne pas céder à cette pulsion folle qui lui remontait le long de la colonne vertébrale en partant du creux de ses reins. Il ouvrit ses lèvres.


                Bonjour Terwagne.

                Esquive un peu molle, mais ne parvenant pas à déterminer si elle faisait référence à l'usage de la parole, ou bien à celle plus ancienne dans l'une de ses dernières lettres à propos d'ardeur physique, de visite et d'absence de sous-vêtements, il préféra botter en touche pour le moment.

                Il enjamba les pavots qu'il venait de semer à la porte de sa chambrée, et pénétra dans la pièce. Trop heureux du répit momentané que lui offrait ce geste et briser l'emprise qu'elle avait toujours sur lui-même... Répit passager et fort éphémère hélas... Sa chambre embaumé l'odeur de sa peau et l'essence de giroflée... Autant jeter un assoiffé au milieu d'un fleuve.

                Ses yeux parcoururent brièvement les murs avant de se retourner vers elle se tenant toujours à l'entrée.


                Comment te remets-tu de ton... agression? Et surtout, comment va-ta blessure?

                Son regard se posa sans arrières pensées ou presque, sur le ventre à peine recouvert de Terwagne. Quand il s'en rendit compte, il ne détourna pas vivement les yeux, mais les redressa vers son visage.

                Je t'ai amené un onguent, si tu le souhaite... Le même que le barbier t'avait prodigué autrefois. Il me semble qu'il avait bien fait effet.

                ... Les fleurs aussi sont pour toi, elles m'ont fait penser à toi.



                *Kyo, Dernière danse.


                Aimelin a écrit:
                [Honfleur, aout ... "tu voulais voir la mer et on a vu la mer"]


                - Aimeliiiiiiiiiiin ! On va voir la mer ?
                - Oui
                - et on va faire du bateau ?
                - Oui si tu veux
                - et j'pourrai êtr' pirate alors ?
                - Oui... heu... enfin on verra


                Grimace. Elle lui demanderait d'aller baffer le roi qu'il irait tant il avait l'impression que cette gamine de neuf ans qui parlait parfois cru et parfois maladroitement, mais toujours vrai, l'avait rendu dingue. Voilà, Terwagne se faisait du soucis pour sa santé mentale, et bien elle avait raison, il était fou !

                - faudra te trouver un costume de pirate alors
                - owii !


                Pourquoi cette mome le faisait elle sourire, rire, et arrivait parfois à faire naitre dans ses yeux quelque brume indescriptible. Il se sentait un peu son grand frère, un peu son père bien qu'il se trouvait trop jeune, un peu sa conscience et parfois pas la bonne, lorsqu'Aliénor leur disait qu'ils se liguaient contre elle. Un pâle sourire éclaira son visage alors qu'il naviguait entre les étals du marché de Honfleur.

                Honfleur. La ville où s'était installée la blonde Comtesse aux yeux bleus, celle qui lui avait sauvé la vie un jour d'aout 57 en Béarn, celle qui l'avait vu anéanti l'été d'après, celle qui lui avait fait l'honneur de le prendre comme vassal, et qu'il défendait jusqu'à son dernier souffle.

                Il fronça les sourcils et ses mirettes grises se posèrent sur une petite poupée de chiffon à la mine constellée de tâches de rousseur, à la chevelure rouge et aux prunelles noisette, habillée d'une robe grise comme ses yeux qui lui soutira un léger sourire empreint d'une curiosité amusée. Il la prit machinalement dans sa main et la regarda indifférent au baratin de la vendeuse.


                je vous la prends... avant de lever les yeux vers la femme... vous n'auriez pas un costume de pirate par hasard ? avant de préciser devant son air étonné... pour un enfant.

                Quelques sous plus tard, sans costume mais avec sa précieuse trouvaille, il repartit bien décidé à trouver cette boutique indiquée.

                vous y trouverez de tout et d'rien, lui avait elle dit, et cela tombait bien c'était ce qu'il cherchait.

                Un autre étal attira son regard et il s'en approcha ne pouvant détacher ses yeux d'un petit coffret de bois qui le ramena au sien, aux missives contenues depuis des années, et à son anneau.

                Un gamin venu de l'auberge où ils logeaient et qui l’interpellait le tira de ses rêveries. Un bel écu en échange d'une missive et il le regarda s'éloigner avant de se diriger vers la plage où il s'assit à même le sable à quelques pas de l'eau. Une hésitation reconnaissant l'écriture. Allait elle encore le mépriser ou se montrer ironique ? Devait il vraiment la lire ? Ca ne pouvait pas être pire que la précédente et les paroles de la duchesse de Brienne devant le garde chiourme de la consort. Le brun était habitué aux coups bas, et il ouvrit la missive déterminé à la rouler en boule après lecture si la Vicomtesse en remettait une couche.

                Il ne le fit pas....
                "Je suis lasse, Aim'... Tellement lasse de tous ces cris, de tous ces coups, de toutes ces incompréhensions, de toutes ces tensions." 

                Aim'... elle ne l'avait donc pas chassé de sa vie. Lui aussi était las de tous ces mots qui faisaient mal. Pourquoi n'arrivaient ils pas à vivre cette amitié imposée par le destin ? Devait il comme le compagnon de voyage de Terry, n'employer que des non compliments ? Il sourit. Ceux qui utilisaient cette façon du parfait goujat en apparence, finissaient tôt ou tard à genoux devant les femmes. Il replia la missive après l'avoir relue et prit la direction de l'auberge, non sans s'arrêter dans la boutique recherchée. Quelques moments plus tard, la plume glissait sur le parchemin.
                Citation:
                Honfleur le 18 août

                Terry,

                J'espère que vous vous remettez de vos blessures, et si je ne peux être là, mes pensées vous accompagnent, même si elles ne sont guère utiles.

                Tout était simple pour moi, parce que j'étais seul et amoureux de vous en silence puisque vous étiez amoureuse d'un autre. Et puis ça a été simple pour vous parce que vous êtes tombée amoureuse de moi, et que vous étiez seule à votre tour, sans savoir que j'avais croisé le chemin d'Aliénor.

                Tout s'est compliqué à ce moment là, lorsque vous êtes venue à Troyes et que nous nous sommes trouvés tous les trois face à face. Comment aimer quelqu'un sans faire souffrir l'autre. Croyez vous que tout ça n'ai pas tourné en ma tête, croyez vous que je n'ai passé que des nuits à dormir comme un bébé ? Laisser Aliénor et vous dire oui, rester avec Aliénor et vous voir souffrir. Croyez vous que mon cœur n'a pas saigné de tout cela ? Aujourd'hui il a trouvé la sérénité parce qu'il faut qu'un jour ou l'autre il se pose. Sans doute ai je tous les torts, dont celui de vous avoir retrouvée trop tard.

                S'il est une personne à qui je tiens c'est à vous Terry. Ne comptez donc pas sur moi pour jouer le rustre dans le but de chercher à attirer votre attention ou vous plaire. Aujourd'hui, il nous reste à apprendre à vivre cette amitié que personne ne pourra détruire hormis nous deux.

                La chose qui me fait sourire c'est que je vous ai toujours dit que vous étiez belle, intelligente, et qu'il fallait être un sacré idiot pour ne pas le voir. J'aurais du ajouter, si je ne l'ai fait, que vous aviez également un fichu caractère. De plus je préfère passer pour un benêt ou un chasseur de pacotille que d'expliquer que notre lien ne se résume pas à une simple histoire de coucherie, qui n'a pas eu lieu quoi qu'en pensent certains.
                Que vous me croyiez ou non, je n'ai pas renié notre amitié et ne le ferai jamais même si vous m'écriviez encore des lettres dans le ton de celle d'il y a quelques semaines. La vie m'a appris à supporter grands nombres de chocs.

                Certains appelleront ça de la faiblesse ou de la lâcheté même, moi j'appelle ça de la fidélité et de l'amitié.

                Je dépose un baiser dans le creux de votre main, afin qu'il retienne la colère que vous auriez à nouveau envie de déverser sur moi.

                Prenez soins de vous.


                L'Ebouriffé,
                votre ami éternellement

                Ses prunelles grises se posèrent un instant sur le chapeau qui recouvrait une petite tenue. Un pantalon rayé de bleu et de blanc, un petit gilet noir et une chemise blanche sur laquelle était posé un foulard rouge décoré d'un sabre. Il se leva et attrapa le chapeau, le portant à hauteur de ses yeux dans lesquels brillait une petite lueur. Il le déposa ensuite dans un petit sac de toile puis glissa les habits dans un autre sac.

                Il scella sa missive qu'un pigeon apporterait à sa destinataire, puis armé de ses deux paquets sortit de la chambre. Marine était revenue de sa petite excursion chez les soeurs, et il avait hâte de voir la tête qu'elle ferait, tout en s'inquiétant, se demandant si elle chercherait le bâteau qui allait avec la tenue.
                Le coeur plus léger que la dernière fois où il avait vu s'éloigner l'emplumé, il prit la direction des escaliers. Il paraîtrait que les épreuves rendent plus fort... peut être.


                Dernière édition par Archiviste le Jeu 16 Jan - 10:29 (2014); édité 2 fois
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                MessagePosté le: Jeu 19 Juil - 12:04 (2012)    Sujet du message: Publicité

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                MessagePosté le: Lun 17 Sep - 09:14 (2012)    Sujet du message: 1460-07-18 ~ [RP] C'est d'ici que je vous écris... Répondre en citant

                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Tonnerre, le 18 août 1460, entre "Tempête" et raz de marée :]

                "Sors, sors, de mon sang, de mon corps
                Sors, toi qui me gardes encore
                Au creux de tes regrets..."


                Ces mots, elle aurait voulu les lui crier, les lui hurler, à s'en déchirer les cordes vocales, à en faire trembler les murs, à l'en faire lui se liquéfier sous la violence de la tempête qu'il était venu déchainer. Pourtant, elle ne dit rien, pas un traitre mot, se contentant de le regarder froidement, s'en tenant à la décision qu'elle avait prise en ouvrant la porte. Il voulait parler, et bien qu'il parle, et qu'ils en finissent!

                Oui, qu'ils en finissent "enfin", comme il le disait si bien dans une de ses dernières missives... "Afin que tout finisse enfin...", c'étaient ses mots à lui, non? Et ce "enfin", elle s'y était trébuché le regard en le lisant.

                "Enfin"... ? Avait-il donc hâte de se donner bonne conscience en la "laissant à sa liberté", comme il disait dans cette même lettre?

                Cette expression-là aussi l'avait mise en colère, en y repensant bien... S'imaginait-il être le détenteur des clés de sa liberté à elle? Se voyait-il tel un prince bien large et bien aimable d'enlever ses chaînes à celle dont il avait fait une esclave et qui n'était à présent plus que l'ombre d'une femme?

                La nausée la prit, tandis qu'elle luttait intérieurement pour retenir les mots qui lui brûlaient les lèvres, et un haut le coeur la secoua, exactement de la même façon qu'un chat s'étrangle lorsqu'une boule de poils lui barre la gorge. C'était trop dur pour elle, et surtout trop facile pour lui, de le laisser prendre le rôle de celui qui arrive pour jouer les guérisseurs, les hommes inquiets et attentionnés, un bouquet de fleurs à la main.

                Enfin, à la main c'était beaucoup dire, il avait préféré déposer son paquet devant la porte, sans doute avec l'idée première de s'enfuir sans même oser frapper, comme le pleutre qu'il était devenu.

                Des promesses, des projets, de beaux projets même, mais toujours le courage manquant au moment de les réaliser, et au final la fuite. Kernos, c'était devenu cela, à ses yeux à elle. Des paroles, des paroles, mais jamais d'actes!

                Elle n'y tint plus, et se dirigeant vers la motte de terre elle en fit le tour, lentement, juste avant de partir d'un éclat de rire cynique et tranchant.


                Des coquelicots... Que vous écraserez sans doute sous peu, puisqu'ils vous font penser à moi.

                Savez-vous ce qu'ils signifient? Ils symbolisent l'ardeur fragile, une espèce de "aimons-nous au plus vite" vous diraient certains.

                Aimons-nous au plus vite afin d'en finir "enfin", Baron?
                Oui, je sais, votre ardeur est fragile.


                Sans un mot de plus concernant les fleurs qui bientôt faneraient comme ses promesses à lui, elle referma la porte d'un geste brusque et sonore, et se tourna vers son visiteur. Ce n'est d'ailleurs qu'à cet instant qu'elle eut conscience du fait que sa chemise n'était pas reboutonnée et qu'il ne suffisait que d'un lâcher de sa propre main pour que les pans s'écartent sur ce qu'il restait de la femme qu'elle avait jadis été.

                Un sourire aussi cynique que ce que ne l'avait été son rire quelques instants plus tôt étira alors ses lèvres, et elle rendit leur liberté aux pans de sa chemise, tandis qu'elle levait son regard de plus en plus glacé vers celui de son vis-à-vis.


                Vous voyez, de mon côté je tiens toujours mes promesses.

                Je m'étais engagée à ne pas porter de sous vêtement en vous attendant, je l'ai fait.
                Vous voila donc libre de faire sans plus tarder toutes ces choses auxquelles votre plume faisait allusion il n'y a pas si longtemps.

                A moins bien sur qu'une fois de plus votre plume n'ait été plus ferme que ce que ne l'est votre "volonté masculine".


                Sans quitter son regard, elle recula jusqu'à son lit, et y posa son fessier, le menton relevé, la tête haute, provocatrice à l'extrême, se sentant dix fois supérieure à lui, malgré leur hauteur respective. Par la fenêtre, le soleil tardait quelques uns de ses rayons sur sa peau nue que dévoilait la chemise ouverte, et même ses seins semblaient - malgré leur petite taille - être devenus arrogants.


                Kernos a écrit:
                [Tonnerre, le 18 août 1460, Entre deux eaux]

                Désir, trahir, maudire, rougir,
                Désir, souffrir, mourir, pourquoi ?
                On ne dit jamais ces choses là.
                Un sentiment secret, d'accord,
                Un sentiment qui hurle fort
                .*


                L'orage venait de prendre Kernos dans ses filets.

                Une première averse venait déjà de l'éclabousser, mais il avait conscience qu'il ne s'agissait que d'un doux prélude à la Tempête qui grondait face à lui. Le pire était à venir. Il pouvait presque sentir l'iode flotter dans l'air, annonçant l'arrivée prochaine d'un second coup de tonnerre.

                Car il y en avait eu un premier.

                Fusant comme un coup de fouet lui claquant sèchement au nez pour déchirer l'épais silence enveloppant son entrée dans la chambre. Pourtant, il avait tenu bon sous les premières grêles de ce rire. Premier soufflet encaissé, mais ce n'était qu'un amuse-bouche pour elle, il le savait. Une simple entrée en matière... Les politesses d'usage si on veut, ni plus ni moins qu'une pichenette verbale. Quand le barrage céderait, emportant les dernières réserves qu'elle s'imposait, il risquait d'être emporté comme un fétu de pailles.


                Oui, une "ardeur fragile", une touche infime et frêle de rouge qui fait oublier l'or qui l'entour et s'étend à perte de vue, menaçant de la noyer... Et pourtant, elle résiste, elle captive, au point que l'on ne voit plus qu'elle. Voilà ce qui j'y voyais en la cueillant.

                Elle se trompait sur lui, elle se trompait sur son geste... Quitte à se déchirer, autant être franc et étrangler le silence à deux mains.

                Quand à mon ardeur fragile...

                Boum! Il ne l'avait pas senti arrivé mais le sentit passer. La foudre venait de le frapper de plein fouet sous la forme, non plus d'un rire cynique, mais dans la douce courbe mutine d'un sein dévoilé.

                A quoi bon servait les grandes phrases et les longs discours? Les mots, les pensées, furent foudroyés en plein envol. Les bons sentiments restaient vides de sens face à la beauté d'une femme. Kernos en resta coi.

                Oui, elle était toujours aussi douée pour prendre le pas dans une conversation. Tous les arguments, toutes les convictions qu'il s'était forgé dans la douleur et dans l'absence volèrent en éclat sur cette pointe de chair qui se dressait dans un air de défi entre elle et lui. Ne valait-il pas mieux que tous les autres? Non.

                La vérité nue se tenait devant lui. Les idées ne sont qu'un leur, de l'onanisme intellectuel... bref que du vent qui venait se disperser sur la réalité de ce corps. La vérité des Hommes étaient dans les actes. Il l'avait oublié, négligé, écarté durant des mois... Son corps parlait mieux que lui. Kernos le contempla... Encore plus beau que dans ses souvenirs, malgré les privations qu'elle avait subi, malgré la troisième ligne encore fraîche qui venait barrer son ventre plat.

                Ses mots l'atteignirent alors avec plus de profondeur.


                Vous voyez, de mon côté je tiens toujours mes promesses.

                Des promesses... Oui, il lui en avait fait de nombreuses. Même si en lui, elles demeuraient aussi vivaces que la douleur qui lui brûlait l'épaule, en apparence de quoi avaient-elles l'air pour elle? Sans doute des mensonges, des belles paroles qui jamais n'avaient trouvé réalité que dans sa voix, jamais dans ses actes... Comment pouvait-elle alors y croire encore? Comment ne pas les prendre pour mensonges, trahisons?

                Tout n'était qu'un vaste tissu d'incompréhension entre eux deux. Comment pouvaient-ils en ce cas parler la même langue et se comprendre? Ils avaient perdu la clé qui leur permettait de communiquer sans intermédiaire, sans faux-semblants ou quiproquo... Deux musiciens tentant de jouer le même air sans les mêmes partitions, forcément cela sonnait faux.


                Vous voila donc libre de faire sans plus tarder toutes ces choses auxquelles votre plume faisait allusion il n'y a pas si longtemps.

                Ceci en était la bonne preuve... Jamais dans ses lettres dernièrement écrites, il ne lui avait fait allusion au désir violent qu'il avait d'elle. Que pouvait-il bien avoir écrit qui puisse lui faire penser cela? Il le lui avait d'ailleurs demandé lorsqu'elle lui avait répondu qu'elle renonçait à porter culotte pour sa venue... encore une fois, leurs plumes s'étaient entrecroisées mais ne s'étaient pas comprises. Ils se lisaient, se parlaient, mais ne s'entendaient pas, ou plutôt ne se comprenaient pas.

                A moins bien sur qu'une fois de plus votre plume n'ait été plus ferme que ce que ne l'est votre "volonté masculine".

                Kernos la regarda, assise sur la couche. Provocante, débordante d'assurance et de hauteur face à lui. Elle l'embrasait des pieds à la tête. Tout son corps se tendait vers elle. Il sentait le grondement sourd de son sang se ruer dans la moindre veine, dans le moindre organe. C'était comme un grand incendie qui se répandait en sautant de branche en branche, transformant la forêt en un gigantesque bûché incandescent.

                La faim hurlait en lui. Dieu qu'il la désirait, de toute sa chair, de toute ses tripes. Lui servir ainsi sur un plateau d'argent ce qui avait peuplé ses insomnies depuis près d'un an... qu'elle était sur elle... Ne craignait donc t-elle point que cela se retourne contre elle?

                Se jeter sur elle. Déchirer ce qui lui restait d'étoffe pour la dévorer entière. Parcourir sa peau brûlante de ses doigts et de ses lèvres et en arracher le fruit pour s'en délecter. Tout cela aurait été si simple, et lui prouverait bien que non seulement son ardeur n'avait rien de fragile, ni de passagère, en lui remettant en mesure toute la fermeté de sa "volonté masculine"...il lui suffirait juste de baisser ses braies pour la rassurer à ce sujet. Il avait tellement soif d'elle, de son amour, de son corps de femme... C'était l'assoiffé face à la source vive après la traversée du désert. Le pèlerin agenouillée face aux saintes reliques d'Aristote-même. Galaad soulevant le voile du Graal... C'était... C'était... C'était Tout, tout simplement. Kernos retrouvant Terwagne.

                Sans réfléchir à ce qu'il voulait dire ou faire, à ce qu'il devrait dire ou faire, il combla la distance qui les séparait jusqu'alors, sans la quitter des yeux. Sa main se porta à son col. Ses doigts se refermèrent sur la mince chaîne qui pendait à son cou depuis qu'il avait quitté le Lyonnais-Dauphiné pour partir à sa recherche la première fois. D'un geste vif, mais non brusque, il l'arracha, délivrant l'anneau d'argent de son joug. Il le recueillit dans sa paume balafrée et le révéla à Terwagne, comme l'on s'offre sans retenu à l'autre et sans réserve.


                Epouse-moi, Terwagne.





                *S. de Monaco, Ouragan

                .jim. a écrit:
                Thouars le 24 août 1460

                Le jeune homme avait retrouvé son épouse depuis moins d'une semaine et leur amour avait de nouveau brillé de mille feux tant il l'aimait et désirait le lui montrer.
                Les journées s'enchaînaient paisiblement entre la surveillance des enfants qui commettaient quelques espiègleries, les convocations à la cour d'appel pour faire avancer un procès, les séances de travail à la procure et des échanges un peu énervés avec le nouveau chancelier.

                Lorsqu'il reçut une lettre, il s'empressa de la décacheter en reconnaissant le sceau du vicomté d'Orpierre.

                Après une lecture rapide, il lut puis relut la lettre et se demanda ce qu'il allait pouvoir répondre. La nuit portant conseil, il se leva tôt le lendemain et prenant sa plus belle plume, entreprit de répondre.

                Citation:
                Très chère Terry,

                Lorsque je relis ces quelques lignes que vous m'avez écrit, le soulagement se mêle à l'inquiétude.

                Soyez tout d'abord rassurée, vous ne m'ennuyez aucunement en me confiant vos peines de coeur et vos soucis de femme.

                Je suis même très honoré que vous m'estimiez à ce point que vous vous tourniez vers moi en ce prédicament. Mon amitié pour vous est sans faille et ne fait que grandir à mesure que j'apprends à mieux vous connaître.

                Lorsque vous étiez ma supérieure ès la Cour d'Appel, je vous voyais comme une déesse inaccessible, une figure mythique pour laquelle je nourissais un profond respect.

                Depuis que je vous connais en tant que femme, je réalise à quel point vous êtes une personne adorable et l'affection s'est ajoutée au respect.

                J'ai transmis vos gentils mots à mon épouse qui en est très touchée. Vous avez raison, notre bonheur est sans nuages aucun et nous nous aimons comme au premier jour de notre rencontre.

                Nous prévoyons d'entreprendre un voyage à Nevers début septembre lorsque je serai revenu de ma retraite monastique afin de rencontrer la marraine de mon épouse qui réside dans cette ville. La Champagne n'étant pas loin de la Bourgogne, nous vous rejoindrons également dans cette région et saurons bien vous trouver.

                J'ai lu avec attention les lettres que votre plume a tracés sur le vélin et je comprends fort bien vos doutes et hésitations.

                Tout d'abord, je dois vous confesser que je suis surpris que vous pensiez que je puisse avoir le coeur assez noir pour vous "juger".

                Je suis votre ami, Terry, les amis ne se jugent pas, ils se soutiennent.

                Si j'étais un vieux barbon imbus de religiosité, je vous conseillerais sans doute d'abandonner votre relation avec le duc Kelso et de contracter un mariage honorable mais sans amour avec le premier bon parti venu.

                Remarquez que je ne pense pas que l'amour manquerait du côté de votre mari car nul ne peut vous connaître sans vous aimer.

                Je vous confesse que si je n'avais été marié à la femme la plus merveilleuse du monde, j'aurais peut-être succombé à votre charme lorsque nous nous sommes vus à Paris.

                Fort heureusement, je suis encore un esprit libre et les convenances m'importent assez peu lorsqu'elles ne sont que le vernis sur le visage de la société masquant son hypocrisie.

                Je serais tenté de vous dire, Terry, que l'on ne raisonne pas avec les sentiments. Le coeur a ses raisons que la raison ignore et il serait vain de disserter sur les élans du vôtre.

                Votre coeur vous pousse aujourd'hui vers le duc Kelso comme jadis vers un autre amant dont je tairai le nom pour ne pas vous offenser.

                S'il est une vérité absolue, c'est que vous ne saurez jamais si votre relation vous apportera le bonheur en hésitant à la mener à son terme.

                Peut-être qu'au final, le duc Kelso ne pourra voir son mariage annulé, peut-être votre coeur se détournera-t-il de lui. Mais peut-être aussi l'aurez-vous aimé d'un amour si passionné et absolu qu'il éteindra toutes vos autres préventions?

                Aimer c'est prendre le risque de souffrir, Terry. Vous qui avez aimé plusieurs fois le savez mieux que moi.

                Ecoutez votre coeur plutôt que votre raison et si votre coeur vous dit que vous aimez cet homme, alors donnez libre cours à ses élans.

                Mais si votre coeur vous dit que le désir d'un enfant légitime est plus fort que vos sentiments pour le duc, alors ma chère amie, je ne peux que vous conseiller de vous résoudre à le faire souffrir et à souffrir vous-même.

                Mais vous le savez comme moi, la souffrance n'a qu'un instant, l'amour en a mille.

                Quelque soit votre choix Terry, sachez que je vous soutiendrai et que mon amitié toujours sera vôtre.

                Avec toute mon amitié sincère et mon dévouement,

                Jim


                Il relut sa lettre et malgré son imperfection manifeste, ne put se résoudre à la modifier. Ces mots exprimaient sa pensée sans détour finalement.

                Il cacheta le courrier et profitant du sommeil prolongé de son épouse, alla le porter au colporteur.

                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Tonnerre, le 18 août 1460, dénouement :]

                Je ferai de nous deux mes plus beaux souvenirs,
                Je reprendrai la route, le monde m´émerveille,
                J´irai me réchauffer à un autre soleil.
                Je ne suis pas de celles qui meurent de chagrin,
                Je n´ai pas la vertu des femmes de marins.

                (Barbara, chantée par Benabar)



                Posée sur le lit, dans cette attitude sûre d'elle qui devait sans doute le surprendre au plus haut point, se fichant pas mal de sa chemise entrouverte, tout comme elle se fichait des coquelicots posés de l'autre côté de la porte ou encore de ce que le Baron allait bien pouvoir inventer comme excuse ou baratin, elle ne le quitta pas des yeux.

                Pour rien au monde elle ne baisserait les yeux une fois de plus devant lui, elle ne l'avait que trop souvent fait par le passé! Pour rien au monde elle ne baisserait les armes, non plus!

                Il était venu provoquer une nouvelle bataille, libre à lui après tout...

                Mais cette fois c'était elle qui avait le choix des armes, le choix du terrain, et elle était bien décidée à remporter non pas le combat, mais bien la guerre! Elle ne s'arrêterait pas au premier sang coulé, elle irait jusqu'au bout, jusqu'à l'anéantissement total, définitif! Et quand les derniers coups tomberaient il ne resterait plus de leur histoire qu'un champs de cendres, sans plus aucune ruine possible à reconstruire, sans plus aucun espoir d'amnistie.

                Il était condamné d'avance, à perpétuité.

                La lame de son regard posée sur sa gorge, prête à lui donner le dernier coup, celui qui lui serait fatal, elle lui laissa néanmoins le temps de prononcer les derniers mots du condamné, mots qu'elle n'écouta même pas. Peu lui importait de savoir pourquoi il avait arraché à leur terre ces pauvres fleurs qui ne lui avaient rien demandé, tout comme elle-même ne lui avait rien demandé au départ.

                Pourtant, contre toute attente, son visage changea brutalement d'expression, lorsqu'elle le vit porter la main à son col... Sa nudité partielle lui revint en tête, telle une faille dans son armure, et elle se sentit vulnérable, en danger.

                Non! Il n'allait tout de même pas oser faire ça! Il n'allait pas répondre à son invitation qui n'en était pas une, juste une provocation, un coup de couteau lancé à ce qui lui restait de fierté... Non! Il n'oserait pas! Il n'était tout de même pas devenu aussi monstrueux!

                Elle n'en était plus trop certaine, sur ce coup-là, et d'un geste vif elle referma les pans de sa chemise, prête à se lever d'un bond, à lui mettre la main au visage, le pied ailleurs, et peut-être même la pointe de son épée dans le ventre, une fois qu'elle l'aurait attrapée. Quelle idée aussi de l'avoir déposée dans l'autre coin de la pièce.

                En une fraction de seconde elle fut donc prête à réagir à ce qu'elle craignait qu'il fasse, mais tout sauf préparée à ce qui allait suivre...


                Epouse-moi, Terwagne.

                Hésitation... Arrêt sur image et sur son... Etait-il devenu fou? Avait-il perdu la mémoire? Oublié que cela faisait deux ans que... ? Ou alors se moquait-il simplement d'elle une fois de plus? La pensait-il idiote au point de se laisser endormir encore une fois par une nouvelle promesse que jamais il ne tiendrait?

                Lentement, elle se leva, tanguant entre la colère et l'envie de rire nerveusement tant la scène dont elle était à la fois spectatrice et actrice lui semblait loufoque. L'épouser... Ca c'était la meilleure. L'épouser...


                Quand ?

                Ce fut le premier mot qui franchit ses lèvres, juste avant qu'elle ne le traduise de façon limpide et cynique.

                Voyez-vous, si je résume les choses, votre pré-demande date d'il y a plus de deux ans à présent, et si j'avais su dès le départ que vous vous y preniez aussi longtemps à l'avance j'aurais sans doute mieux vécu l'attente, aurais rentabilisé mon temps, et tout un tas d'autres choses, à commencer par les opportunités d'être enfin heureuse qui se sont présentées à moi.

                Aussi, j'avoue que là j'aimerais savoir si votre demande est pour dans deux ans, ou moins, ou plus.

                Vous comprendrez aisément qu'avant d'envisager de vous répondre j'aimerais connaitre les conditions du... contrat dans lequel vous me proposez de m'engager.


                Un contrat, oui... Sa demande saugrenue, absurde, mais surtout il faut bien l'admettre extrêmement déroutante, venait de lui remettre en tête le dilemme qui était sien depuis sa rencontre avec Kelso mais aussi et surtout depuis son autre rencontre avec une lame. Aimer à la folie ou épouser par raison pour enfin être mère avant d'avoir passé l'âge? Le mariage en dehors de Kelso ce n'était possible qu'ainsi... par raison, pour être mère dans la légitimité.

                Je vous laisse le temps d'y réfléchir, et vous répondrai ensuite.
                Nous en reparlerons en Champagne, si d'ici-là vous avez les détails pratiques.

                Je vous rejoindrai là-bas début du mois prochain, si cela vous convient, car pour l'heure je suis attendue aux joutes du Tournel pour quelques jours, et n'ai guère besoin d'escorte pour m'y rendre.


                Quittant enfin Kernos des yeux, elle se dirigea vers le miroir qui trônait au mur et se revêtit correctement. Par ce geste, elle lui signifiait que l'entrevue touchait à sa fin. Mais avant cela, il lui fallait être franche jusqu'au bout, parce que sans cela elle ne se serait pas sentie elle-même.

                Je ne vous cacherai pas qu'il y a un autre homme dans ma vie en ce moment... Un homme qui contrairement à vous ne m'a rien promis, et n'attend rien de moi, évitant ainsi de prendre le risque de me décevoir ensuite... Il sait que je n'ai que trop souffert de promesses non tenues.

                Elle se dirigea enfin vers la porte et l'ouvrit, lui indiquant ainsi la sortie.

                Je n´ai plus la vertu des femmes de marins... Baron.

                Quelques heures plus tard, elle prenait la route, seule.


                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Champagne, milieu de septembre 1460 : "Cherche le coeur, trouve les pleurs..."]

                "L'amour à cœur,
                Tu l'as rêvé.
                L'amour à corps,
                Tu l'as trouvé.
                Tu es en somme,
                Devant les hommes,
                Comme un soupir
                Sur leur désir..." *



                Au cœur du campement qu'elle occuperait lors de ces joutes organisées par le Duc de Rosnay et son officielle, au cœur surtout de sa solitude, la Méricourt attendait, avec ennui, et avec pour seule compagnie le vacarme que faisaient ses propres sentiments s'entrechoquant sans relâche.

                Elle attendait le début des joutes, fort logiquement, mais bien plus que cela elle attendait le moment où elle pourrait le croiser, ce maître des lieux qui l'avait conviée à participer à ces festivités, mais qui surtout occupait chacune de ses pensées depuis leur rencontre en Champagne quelques mois plus tôt, lorsqu'il était Prévôt et elle disponible pour aider à la défense de la ville. Une rencontre foudroyante, atypique, tout sauf romantique... Une rencontre qui avait tout d'une tempête au final...

                Un mois s'était écoulé depuis sa dernière discussion avec le Baron de Mévouillon, Kernos Rouvray, depuis sa demande en mariage et l'aveu qu'elle lui avait fait de sa relation avec un autre, et rien n'avait changé en elle, si ce n'était que ses espoirs et ses rêves d'un futur fait de lumière avec Kelso étaient à présent anéantis... De lumière il n'y aurait jamais pour eux, leur relation serait condamnée à se nourrir d'ombre pour l'éternité sans doute.

                Lorsqu'elle avait quitté Kernos, l'abandonnant au déluge qu'elle avait mis en lui en lui parlant de contrat et d'amour pour un autre, elle avait rejoint le Languedoc, pour participer aux joutes du Tournel, mais surtout pour retrouver Kels... Kels à qui elle n'avait cette fois pas réussi à résister, l'appel de leur corps étant bien plus puissant que tout le reste à ce moment-là. Une nuit au goût bien trop court, et un réveil entre ses bras dont elle gardait en mémoire un sentiment de sérénité indescriptible. Une nuit dont le souvenir avait alimenté sans relâche le feu de leurs espoirs à tous deux, du moins les premiers temps, juste avant que... Juste avant qu'une nouvelle entrevue avec un nouveau Procureur écclésiastique ne sonne le requiem de ces espoirs d'un avenir possible au grand jour, dans l'officialité... Une annulation du mariage actuel de Kelso était impossible!

                Depuis, ils ne s'étaient plus revus, mais s'étaient écrit, toujours avec autant de passion, de tendresse, de sentiments partagés, et lui avait même fini par réussir à coucher sur le vélin, avec limpidité, l'amour qu'il ressentait pour elle. Oui, ce petit verbe de cinq lettres, tant craint, tant retenu, avait fini par s'imposer, au milieu des ruines de leurs espoirs déçus, anéantis, devenus simples chimères.

                La fin de ces espoirs, Kelso semblait non pas mieux l'accepter qu'elle-même, mais en tous cas mieux s'y résoudre, puisqu'il lui avait conseillé d'accepter la demande en mariage de Kernos. Il avait dit ne pas vouloir qu'elle renonce à ses rêves de maternité et à ce mariage de raison puisque lui-même ne serait jamais libre et en mesure de faire d'elle sa femme et la mère de ses enfants légitimes.

                Sans doute d'autres que Terwagne l'auraient-elles fait sans hésiter, prenant le beurre d'un côté et les bras d'un second crémier de l'autre côté, mais elle elle ne parvenait pas à s'y résoudre... Chaque jour son dilemme devenait plus grand, plus douloureux. Elle avait beau savoir que ses rêves d'amour officiel avec le Duc champenois ne resteraient que des rêves jamais possibles à réaliser, elle ne se sentait pas la force de renoncer à cet amour qui la rongeait tout autant qu'il la faisait souffrir lorsqu'elle pensait à "l'officielle" qui à défaut de partager sa couche partageait son nom.

                Epouser un autre sans renoncer à ses moments volés avec lui? Cela non plus elle ne pourrait pas le vivre sans en souffrir! Elle avait toujours été entière, dans tout ce qu'elle avait fait, et vivre partagée entre la légitimité par raison et la folle passion, mentir, trahir, ce n'était pas elle!

                Assise seule sous sa tente, elle ressassait encore et encore ces mêmes tourments et hésitations, lorsqu'un des pans de tissus l'abritant du soleil et de la foule se souleva, laissant entrer non pas celui qu'elle espérait, mais bien son écuyer, suivi d'un messager. Sans un mot, la gorge nouée par les sanglots qu'elle retenait depuis un moment, elle prit la missive et congédia du regard les deux hommes. Il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaitre l'écriture du destinataire, Jim, cet homme si cher à son coeur à qui elle n'avait toujours pas répondu, faute d'être en état de tenir un discours cohérent sur les aveux qu'elle lui avait faits la dernière fois qu'elle lui avait écrit.

                Cette fois, il était hors de question de repousser sa réponse, et elle s'y attela immédiatement.


                Citation:
                Très cher ami,


                Comment pourrez-vous me pardonner tout ce temps écoulé sans vous donner de mes nouvelles ni en prendre des vôtres? Peut-être votre amitié pour moi vous y aidera-t-elle, et je l'espère de tout coeur.

                J'aurais aimé trouver la force de vous répondre la dernière fois, mais il m'était impossible de vous donner des nouvelles concernant le choix que j'avais à faire, puisque je ne l'ai toujours pas fait, pour mon plus grand malheur d'ailleurs.

                Rien n'était simple lorsque je me suis ouverte à vous de mon dilemme, et rien n'est plus simple aujourd'hui, que du contraire... J'ai reçu une demande en mariage officielle de la part du Baron de Mévouillon, que j'ai jadis aimé plus que de raison mais pour qui je n'éprouve plus que colère et déception, et dans le même temps reçu la confirmation que le mariage du Duc Kelso est bel et bien impossible à faire annuler par l'Eglise.

                Je n'ai pas répondu au Baron, j'ai fuit, lâchement...
                Je n'ai pas rompu avec le Duc, tout aussi lâchement...

                Je ne me reconnais pas, plus, et me sens plus étrangère que jamais à celle que je suis au fond de moi.

                Quoi qu'il en soit je vous remercie pour vos gentils conseils de l'autre fois, pour votre écoute, votre compréhension sans jugement, et surtout pour votre amitié fidèle.

                Pour répondre à votre question concernant l'endroit où je me trouve, je suis actuellement en Champagne, au domaine du Duc Kelso, où je participe à des joutes, mais rejoindrai Troyes dans deux ou trois jours. Je vous attendrai là-bas, vous et votre charmante épouse, avec grande impatience de vous revoir.

                Avec toute mon affection et mon estime,

                Votre amie Terwagne



                Une fois cette missive signée et scellée, elle profita d'avoir devant elle son matériel épistolaire et décida d'écrire à Aimelin, auprès de qui elle n'avait pas eu le loisir de prendre congé avant de quitter le Tournel. Un sourire lui vint alors aux lèvres, en repensant au sort qui s'était amusé à les faire croiser la lance lors de ces joutes, provoquant ainsi leurs retrouvailles face à face et l'enterrement de la hache de guerre.

                Citation:
                Messire l'ébouriffé,


                J'espère de tout coeur que cette missive vous trouvera en bonne santé et surtout en plein bonheur. De mon côté je ne vais pas trop mal, ma blessure physique est bel et bien cicatrisée, ce qui me permet de participer à de nouvelles joutes, où j'ai d'ailleurs croisé votre amie la Duchesse de Brienne, toujours pareille à elle-même.

                J'avais espéré vous croiser en dehors de la lice au Tournel, pour en apprendre plus sur cette chose mystérieuse dont vous souhaitiez m'entretenir, mais j'ai été obligée de reprendre la route sans en avoir eu l'occasion.

                Qu'à cela ne tienne, je présume que vous pourrez m'en apprendre plus par écrit, du moins je l'espère, étant d'un naturel plutôt impatient, ce dont je ne doute pas que vous l'aviez bien compris depuis belle lurette.

                Je vous envoie toutes mes pensées, ainsi qu'à Aliénor, dont je ne doute pas que vous lui transmettrez.

                Votre amie, Terry.


                Deux bonnes choses de faites! Il ne lui restait plus qu'à continuer à attendre avec espoir une visite de Kelso, le seul à réellement pouvoir lui rendre un sourire plus qu'éphémère... Malheureusement, elle n'avait plus d'autre missive à écrire pour tuer le temps de l'attente...

                C'est du moins ce qu'elle pensait, jusqu'au moment où un nouveau messager fit son apparition, lui amenant un courrier d'une personne dont elle n'avait plus eu de nouvelles depuis bien longtemps, depuis son départ de la présidence de la Cour d'Appel pour devenir Chancelier. Le juge Aldin de Thau... Etrange, surprenant, et surtout intriguant.

                Elle ne tarda donc nullement à lire sa prose, découvrant ainsi la raison de cette lettre inattendue... Une demande de lettre de soutien à sa candidature à la Pairie, où il évoquait son parcours de juge à la Cour d'Appel, justification selon lui à sa prétention à l'accession au titre de Pair.

                Ici aussi, la Vicomtesse passa par une multitude de sentiments contradictoires et difficiles à identifier... Bien sur elle avait apprécié travailler avec lui, bien sur elle le soutiendrait comme elle le pourrait, bien sur elle espérait pour lui que sa candidature soit retenue, mais en même temps cette nouvelle la chagrinait puisqu'elle lui rappelait ses rêves à elle de jadis, son parcours à elle au niveau de la justice royale, bien plus long et bien plus régulier que n'importe qui d'autre dans les dernières années.

                Un soupir s'échappa de ses lèvres, tandis qu'elle ne parvenait pas à s'empêcher de repenser à son parcours à elle, à l'énergie et l'abnégation qu'elle avait mises pour servir la justice royale, sans relâche, et à l'espoir qu'elle avait eu les derniers temps de voir quelqu'un proposer sa candidature à elle à la Pairie... Ce n'était pas de la jalousie à l'égard de Aldin, loin de là même, puisqu'elle lui souhaitait de réussir, juste la pensée que ce rêve-là aussi ne resterait qu'un rêve, puisqu'à présent tout le monde l'avait oubliée... Elle n'avait plus que de très rares amis, plus vraiment de duché, et bien peu nombreux étaient ceux qui devaient se souvenir qu'elle avait servi la Couronne durant près de quatre années.

                Elle se mit à réfléchir aux mots à employer pour soutenir Aldin, faisant fi de ses états d'âme personnels...


                (* : BO du film Emmanuelle 1, Pierre Bachelet)


                Kernos a écrit:
                [Tonnerre, le 18 août 1460, Le temps des dilemmes... Fais-moi mal Terry, Terry, Terry...* ]

                Moi, j'aurais tant voulu que cet être soit toi
                Tant voulu avec toi être un autre que moi
                Au profond de ton ventre faire plus belle la terre
                Oublier qui je suis et fermer les paupières **


                Il était resté debout, la main toujours tendue face à elle, attendant... Attendant quoi au juste? La dernière bourrasque qui le mettrait à bas?... La lame de fond qui entraînerait le naufragé qu'il était et son radeau de fortune dans le fond des abysses?... La miséricorde qui irait cueillir son dernier souffle sous l'armure fendue le clouant au sol, et répandrait en un bouquet écarlate les dernières flammes de son existence brisée?... Ou bien un simple "oui"?

                Non... Le "oui", c'était lui-même qui l'avait étouffé, voilà des mois de cela, alors qu'il ne demandait qu'à s'épanouir. Un "oui" avorté. Un "oui" écorché. Un "oui" qui ne viendrait plus jamais, car il en avait détruit le chemin par crétinisme. Oui, il n'était qu'un crétin patenté et pathétique, venu souffler sur les cendres d'un bûcher qu'il avait lui même dressé. Il n'avait qu'à plonger son regard dans celui de Terwagne pour le comprendre. Ses yeux était un miroir lui crachant sa culpabilité au visage.

                Pouvait-on dire "oui" à un homme qui vous a autant avili? Qui vous a enchaîné dans son adultère? Qui vous a traîné dans la fange par son amour, fait de vous celle que l'on méprise, que l'on souille aux yeux de toute une province, simplement parce qu'il vous aime? Peut-on dire "oui" à un homme qui vous arraché de l'anamour dans lequel vous vous étiez plongé corps et âme, qui a forcé vos murailles intimes pour s'y loger, qui vous a donné l'espoir alors que vous ne vouliez plus de promesses, que vous vouliez cessé de croire pour ne plus souffrir, pour ne plus espérer, pour ne plus être trahie? Peut-on dire "oui" à l'homme qui vous poignarde quand vous lui découvrez le flanc, auquel vous vous êtes offerte dans votre nudité la plus fébrile et qui n'ai jamais revenu?

                Elle ne pouvait que dire "non" et le lui jeté au visage, avec toutes ces belles paroles, tous ces espoirs morts d'avoir trop attendu, toutes ces promesses non tenues quand bien même elles étaient sincères. Sans le vouloir, il avait agi avec elle comme tous ces autres hommes qu'elle avait connu, les Hugoruth, les Walan... Comme un enfant naïf et cruel qui tient en cage un papillon, lui arrachant les ailes sans avoir conscience qu'il le condamne à mourir.

                Un papillon sans ailes n'est plus un papillon.

                Terwagne sans liberté et sans vent, c'était pareil à cela.

                Il lui avait promis l'océan et l'avait laissé à quai, à contempler un horizon qui ne s'approcha jamais. Lui avait embarqué et était revenu. Son amour inchangé, si ce n'est plus aiguisé, car il savait qu'il reviendrait un jour. Elle, elle s'était lassé de l'attente, de l'incertitude. Les vagues du temps les séparant avaient délavé, étiolé le mince espoir qui était demeuré derrière lui. La corde s'était rompue à force d'être trop tendue, laissant place à l'abandon pur et simple. L'espoir était devenu amertume, colère puis haine... Lui, un mauvais souvenir qui réapparu un jour mais ne trouva plus de port pour amarrer à son retour. Le temps perdu ne se rattrape guère, et lui n'avait que trop égrainé le sablier sur son chemin.

                A quoi avait servi tout ce cela au final? Pourquoi avait-il fallu qu'il prenne le large plutôt que de rester avec elle? L'envie d'apurer ses dettes, de partir la tête haute du Lyonnais-Dauphiné. La crainte de perdre ce qu'elle lui avait laissé, l'espoir qu'un jour elle puisse revenir sans souillure sur ces terres qui avaient été un peu siennes. L'appel du devoir... Pourquoi fallait-il qu'il soit homme de devoir, pour son plus grand désespoir? Que n'avait-il pas envoyer tout en l'air? De dire aux autres d'aller voir ailleurs s'il y était? Encore ce foutu sens du devoir qui frôlait le ridicule et même lui rentrait en pleine gueule. Car pendant que lui réglait ses affaires, elle l'attendait et se lassait d'attendre un homme qui n'arrivait jamais...

                L'attente devenant absence. L'absence devenant désespoir. Le désespoir devenant amertume. L'amertume devenant mépris qui deviendrait sans doute bientôt oubli.

                Ce n'était pas son intention, bien au contraire, mais au final il l'avait grugé, trompé, menti malgré lui. Il avait oublié que l'amour se vivait à deux. Sans doute cet amour était trop grand pour lui, au point que ce qu'il croyait évidence lui obstrué trop la vue pour comprendre qu'il était seul à le voir encore. Ce n'était pas d'honneur ou de promesses dont elle avait besoin, mais de sa présence. Mieux aurait fallu qu'au lieu de passer son temps à la chercher, il s'était employé à la retrouver.


                Quand?

                La main toujours tendue entre eux deux, il écouta sa diatribe. Les mots aussi tranchant qu'une volée de poignards qu'elle lui lançait, venaient un à un s'enfoncer dans sa peau. Elle l'avait percé à jour. Mis à nu et le rouait de coups plus mérités les uns que les autres. Il était coupable, oui. Coupable de l'avoir mal aimé. D'avoir était un égoïste de plus. Un enfant cruel d'ignorance, blessant d'aveuglement.

                Les coups pleuvaient sur lui, arrachant à chaque fois un peu plus de chair, le réduisant à une carcasse sanguinolente... Cela avait quelque chose de libérateur, de purificateur comme les flammes vous dévorant lambeau par lambeau, vous réduisant en un tas de cendres que le vent balayera, dispersera au quatre coin du monde. Il en était presque à en appeler plus de violence. Qu'elle le réduise au néant une bonne fois pour toute... Cela aurait été si simple.

                Mais elle en avait décidé autrement... C'était à son tour d'être cruelle.


                Vous comprendrez aisément qu'avant d'envisager de vous répondre j'aimerais connaitre les conditions du... contrat dans lequel vous me proposez de m'engager.


                Kernos n'en revenait pas... Il était là, agenouillé, écorché, n'appelant que le coup de grâce qui mettrait un point final à tout ceci et voilà qu'elle lui instillait... l'espoir. Le plus abominable des poisons. Mieux aurait valu qu'elle lui tranche la gorge du premier coup, ça au moins c'était net, précis et sans appel. Un "non", tranchant et définitif. Mais là... c'était un "peut être"... un "pourquoi pas?"... quelques points de suspensions...une chance même aussi infime était elle, c'était une chance malgré tout. Une goutte d'espoir dans le verre de sa solitude, qui en troublait tout l'amer contenu.

                Il n'était pas dupe. Le mot qu'elle avait choisi ne laissait planer aucun doute quand à son intention. "Contrat"... Un arrangement, un marché... il était loin le temps des espoirs, des rêves et des amours incandescents. A qui la faute? Il ne récoltait que ce qui l'avait semé.

                L'avait-il blessé à ce point? L'avait-il trahi à ce point? Sans doute que oui...
                Sans doute le point de non retour avait été franchi...
                Sans doute était ce pour cela qu'elle avait renoncé et lui proposait non pas l'union qu'ils avaient rêvé ensembles, mais une alliance de circonstances.

                De leurs amours incendiaires, il était parvenu à en faire des âmes grises.

                Mais avec le temps... qui savait? Peut être parviendrait-il à retrouver l'air de cette mélodie fanée et lui redonner de plus beaux bourgeons? Peut-être les cicatrices passées parviendraient à s'effacer à force de soin? Peut-être qu'un jour le "tu" germerait à nouveau? Ou bien jamais les fossés ne pourraient être comblés... Les plaies resteraient ouvertes et sa présence à ses côtés ne serait que sel jeté dessus... Peut être qu'elle finirait pas le haïr encore d'avantage... Lui, le menteur, l'égoïste qui l'avait fait naufrager une fois encore.

                Le dilemme était là. Déjà, son coeur et sa raison se balançaient l'un contre l'autre.

                L'épouser par nécessité, par arrangement... sans amour. L'enchaîner à lui, une fois encore... Elle qui n'était que liberté... Elle qui n'était que vérité... L'enchaîner au mensonge d'un mariage infirme, boiteux, un mariage de raison. Etait-il capable de faire cela? Etait-il capable de la dénaturer une fois encore? Là était la question. Ne voulait-il pas son bonheur avant toute chose? N'était-ce pas ça le véritable amour? Se sacrifier pour l'autre... La sauver de lui-même en renonçant définitivement à elle, pour son bien?

                Oui, il l'aimait. Profondément. Sincèrement. D'un amour unique, exclusif, passionné, obsédant. C'était cela le problème... Il l'aimait trop. Trop pour pouvoir y renoncer, même si - il en était conscient - cela impliquait de les détruire tous les deux... Lui le premier de préférence. Jalousement, il la désirait pour lui seul, et en concevait une grande honte de se sentir près à tant de bassesses ne serait-ce que pour l'espoir qu'elle l'appelle à nouveau "mon Ut". Cette noirceur le faisait frissonner...

                "Serais-tu prêt à lui brûler les ailes pour la garder pour toi?"
                Il ne préféra ne pas prêter l'oreille à la réponse que lui soufflait son coeur.


                Je ne vous cacherai pas qu'il y a un autre homme dans ma vie en ce moment...


                "Ne sens-tu pas que je suis déjà entre tes mains, Terwagne? Tu la tiens ta vengeance, tu n'as pas besoin d'en rajouter encore..."

                Dire qu'il ne s'y attendait pas, cela aurait été pur mensonge. Il l'avait presque senti en la revoyant pour la première fois depuis Paris... elle était trop belle pour qu'il n'y ait pas un homme dans ses pensées.

                Mais alors pourquoi tout ceci?

                Pourquoi n'avait-elle pas repoussé sa demande catégoriquement, si il avait quelqu'un d'autre? Un homme qui, contrairement à lui, la rendait heureuse? Un homme qui comblait ce qu'elle n'attendait pas? Pourquoi cette entrevue? Pourquoi ces provocations si tout était déjà entendu? Kernos ne comprenait pas.

                Il la regardait se détourner. Caressant involontairement les courbes de son dos offert tandis qu'elle s'arrangeait devant son miroir jusqu'à ce qu'elle traverse la pièce pour lui ouvrir la porte. Refermant ses doigts sur la bague, il avança à son tour vers la sortie.


                Je n´ai plus la vertu des femmes de marins... Baron.

                Il ferma un instant ses paupières... Que tout serait si simple s'il pouvait agir en homme de bien pour une fois, de disparaître dans la nuit pour la laisser vivre l'existence qu'elle méritait. Il posa son regard dans le sien.

                Je t'attendrai donc en Champagne... Tu auras mon... "offre", à ton retour des joutes, j'espère qu'elle correspondra à tes besoins.

                Pour ce qui est du délai, je comptais procéder rapidement, le temps de trouver un prêtre et en tenant compte de la parution des bans... je dirai dans les deux mois qui viennent au plus tard... Si les conditions te conviennent, bien entendu.


                Il franchit la porte.

                Je te souhaite bonne chance pour les joutes.

                Il hésita.

                Tu es belle, Terwagne... encore d'avantage que dans mes souvenirs... Bonne nuit.

                Il n'osa pas parler de l'autre... Cela lui appartenait à elle. Il tourna donc les talons et regagna sa chambre... Il avait trop à penser, trop à regretter, trop à espérer et à douter.






                *D'après Fais-moi mal, Johny de Boris Vian
                ** Que tout est noir, D. Saez





                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Champagne, milieu de septembre 1460 : "Cherche le coeur, trouve les pleurs..."]

                "L'amour à cœur,
                Tu l'as rêvé.
                L'amour à corps,
                Tu l'as trouvé.
                Tu es en somme,
                Devant les hommes,
                Comme un soupir
                Sur leur désir..." *



                Au cœur du campement qu'elle occuperait lors de ces joutes organisées par le Duc de Rosnay et son officielle, au cœur surtout de sa solitude, la Méricourt attendait, avec ennui, et avec pour seule compagnie le vacarme que faisaient ses propres sentiments s'entrechoquant sans relâche.

                Elle attendait le début des joutes, fort logiquement, mais bien plus que cela elle attendait le moment où elle pourrait le croiser, ce maître des lieux qui l'avait conviée à participer à ces festivités, mais qui surtout occupait chacune de ses pensées depuis leur rencontre en Champagne quelques mois plus tôt, lorsqu'il était Prévôt et elle disponible pour aider à la défense de la ville. Une rencontre foudroyante, atypique, tout sauf romantique... Une rencontre qui avait tout d'une tempête au final...

                Un mois s'était écoulé depuis sa dernière discussion avec le Baron de Mévouillon, Kernos Rouvray, depuis sa demande en mariage et l'aveu qu'elle lui avait fait de sa relation avec un autre, et rien n'avait changé en elle, si ce n'était que ses espoirs et ses rêves d'un futur fait de lumière avec Kelso étaient à présent anéantis... De lumière il n'y aurait jamais pour eux, leur relation serait condamnée à se nourrir d'ombre pour l'éternité sans doute.

                Lorsqu'elle avait quitté Kernos, l'abandonnant au déluge qu'elle avait mis en lui en lui parlant de contrat et d'amour pour un autre, elle avait rejoint le Languedoc, pour participer aux joutes du Tournel, mais surtout pour retrouver Kels... Kels à qui elle n'avait cette fois pas réussi à résister, l'appel de leur corps étant bien plus puissant que tout le reste à ce moment-là. Une nuit au goût bien trop court, et un réveil entre ses bras dont elle gardait en mémoire un sentiment de sérénité indescriptible. Une nuit dont le souvenir avait alimenté sans relâche le feu de leurs espoirs à tous deux, du moins les premiers temps, juste avant que... Juste avant qu'une nouvelle entrevue avec un nouveau Procureur écclésiastique ne sonne le requiem de ces espoirs d'un avenir possible au grand jour, dans l'officialité... Une annulation du mariage actuel de Kelso était impossible!

                Depuis, ils ne s'étaient plus revus, mais s'étaient écrit, toujours avec autant de passion, de tendresse, de sentiments partagés, et lui avait même fini par réussir à coucher sur le vélin, avec limpidité, l'amour qu'il ressentait pour elle. Oui, ce petit verbe de cinq lettres, tant craint, tant retenu, avait fini par s'imposer, au milieu des ruines de leurs espoirs déçus, anéantis, devenus simples chimères.

                La fin de ces espoirs, Kelso semblait non pas mieux l'accepter qu'elle-même, mais en tous cas mieux s'y résoudre, puisqu'il lui avait conseillé d'accepter la demande en mariage de Kernos. Il avait dit ne pas vouloir qu'elle renonce à ses rêves de maternité et à ce mariage de raison puisque lui-même ne serait jamais libre et en mesure de faire d'elle sa femme et la mère de ses enfants légitimes.

                Sans doute d'autres que Terwagne l'auraient-elles fait sans hésiter, prenant le beurre d'un côté et les bras d'un second crémier de l'autre côté, mais elle elle ne parvenait pas à s'y résoudre... Chaque jour son dilemme devenait plus grand, plus douloureux. Elle avait beau savoir que ses rêves d'amour officiel avec le Duc champenois ne resteraient que des rêves jamais possibles à réaliser, elle ne se sentait pas la force de renoncer à cet amour qui la rongeait tout autant qu'il la faisait souffrir lorsqu'elle pensait à "l'officielle" qui à défaut de partager sa couche partageait son nom.

                Epouser un autre sans renoncer à ses moments volés avec lui? Cela non plus elle ne pourrait pas le vivre sans en souffrir! Elle avait toujours été entière, dans tout ce qu'elle avait fait, et vivre partagée entre la légitimité par raison et la folle passion, mentir, trahir, ce n'était pas elle!

                Assise seule sous sa tente, elle ressassait encore et encore ces mêmes tourments et hésitations, lorsqu'un des pans de tissus l'abritant du soleil et de la foule se souleva, laissant entrer non pas celui qu'elle espérait, mais bien son écuyer, suivi d'un messager. Sans un mot, la gorge nouée par les sanglots qu'elle retenait depuis un moment, elle prit la missive et congédia du regard les deux hommes. Il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaitre l'écriture du destinataire, Jim, cet homme si cher à son coeur à qui elle n'avait toujours pas répondu, faute d'être en état de tenir un discours cohérent sur les aveux qu'elle lui avait faits la dernière fois qu'elle lui avait écrit.

                Cette fois, il était hors de question de repousser sa réponse, et elle s'y attela immédiatement.


                Citation:
                Très cher ami,


                Comment pourrez-vous me pardonner tout ce temps écoulé sans vous donner de mes nouvelles ni en prendre des vôtres? Peut-être votre amitié pour moi vous y aidera-t-elle, et je l'espère de tout coeur.

                J'aurais aimé trouver la force de vous répondre la dernière fois, mais il m'était impossible de vous donner des nouvelles concernant le choix que j'avais à faire, puisque je ne l'ai toujours pas fait, pour mon plus grand malheur d'ailleurs.

                Rien n'était simple lorsque je me suis ouverte à vous de mon dilemme, et rien n'est plus simple aujourd'hui, que du contraire... J'ai reçu une demande en mariage officielle de la part du Baron de Mévouillon, que j'ai jadis aimé plus que de raison mais pour qui je n'éprouve plus que colère et déception, et dans le même temps reçu la confirmation que le mariage du Duc Kelso est bel et bien impossible à faire annuler par l'Eglise.

                Je n'ai pas répondu au Baron, j'ai fuit, lâchement...
                Je n'ai pas rompu avec le Duc, tout aussi lâchement...

                Je ne me reconnais pas, plus, et me sens plus étrangère que jamais à celle que je suis au fond de moi.

                Quoi qu'il en soit je vous remercie pour vos gentils conseils de l'autre fois, pour votre écoute, votre compréhension sans jugement, et surtout pour votre amitié fidèle.

                Pour répondre à votre question concernant l'endroit où je me trouve, je suis actuellement en Champagne, au domaine du Duc Kelso, où je participe à des joutes, mais rejoindrai Troyes dans deux ou trois jours. Je vous attendrai là-bas, vous et votre charmante épouse, avec grande impatience de vous revoir.

                Avec toute mon affection et mon estime,

                Votre amie Terwagne



                Une fois cette missive signée et scellée, elle profita d'avoir devant elle son matériel épistolaire et décida d'écrire à Aimelin, auprès de qui elle n'avait pas eu le loisir de prendre congé avant de quitter le Tournel. Un sourire lui vint alors aux lèvres, en repensant au sort qui s'était amusé à les faire croiser la lance lors de ces joutes, provoquant ainsi leurs retrouvailles face à face et l'enterrement de la hache de guerre.

                Citation:
                Messire l'ébouriffé,


                J'espère de tout coeur que cette missive vous trouvera en bonne santé et surtout en plein bonheur. De mon côté je ne vais pas trop mal, ma blessure physique est bel et bien cicatrisée, ce qui me permet de participer à de nouvelles joutes, où j'ai d'ailleurs croisé votre amie la Duchesse de Brienne, toujours pareille à elle-même.

                J'avais espéré vous croiser en dehors de la lice au Tournel, pour en apprendre plus sur cette chose mystérieuse dont vous souhaitiez m'entretenir, mais j'ai été obligée de reprendre la route sans en avoir eu l'occasion.

                Qu'à cela ne tienne, je présume que vous pourrez m'en apprendre plus par écrit, du moins je l'espère, étant d'un naturel plutôt impatient, ce dont je ne doute pas que vous l'aviez bien compris depuis belle lurette.

                Je vous envoie toutes mes pensées, ainsi qu'à Aliénor, dont je ne doute pas que vous lui transmettrez.

                Votre amie, Terry.


                Deux bonnes choses de faites! Il ne lui restait plus qu'à continuer à attendre avec espoir une visite de Kelso, le seul à réellement pouvoir lui rendre un sourire plus qu'éphémère... Malheureusement, elle n'avait plus d'autre missive à écrire pour tuer le temps de l'attente...

                C'est du moins ce qu'elle pensait, jusqu'au moment où un nouveau messager fit son apparition, lui amenant un courrier d'une personne dont elle n'avait plus eu de nouvelles depuis bien longtemps, depuis son départ de la présidence de la Cour d'Appel pour devenir Chancelier. Le juge Aldin de Thau... Etrange, surprenant, et surtout intriguant.

                Elle ne tarda donc nullement à lire sa prose, découvrant ainsi la raison de cette lettre inattendue... Une demande de lettre de soutien à sa candidature à la Pairie, où il évoquait son parcours de juge à la Cour d'Appel, justification selon lui à sa prétention à l'accession au titre de Pair.

                Ici aussi, la Vicomtesse passa par une multitude de sentiments contradictoires et difficiles à identifier... Bien sur elle avait apprécié travailler avec lui, bien sur elle le soutiendrait comme elle le pourrait, bien sur elle espérait pour lui que sa candidature soit retenue, mais en même temps cette nouvelle la chagrinait puisqu'elle lui rappelait ses rêves à elle de jadis, son parcours à elle au niveau de la justice royale, bien plus long et bien plus régulier que n'importe qui d'autre dans les dernières années.

                Un soupir s'échappa de ses lèvres, tandis qu'elle ne parvenait pas à s'empêcher de repenser à son parcours à elle, à l'énergie et l'abnégation qu'elle avait mises pour servir la justice royale, sans relâche, et à l'espoir qu'elle avait eu les derniers temps de voir quelqu'un proposer sa candidature à elle à la Pairie... Ce n'était pas de la jalousie à l'égard de Aldin, loin de là même, puisqu'elle lui souhaitait de réussir, juste la pensée que ce rêve-là aussi ne resterait qu'un rêve, puisqu'à présent tout le monde l'avait oubliée... Elle n'avait plus que de très rares amis, plus vraiment de duché, et bien peu nombreux étaient ceux qui devaient se souvenir qu'elle avait servi la Couronne durant près de quatre années.

                Elle se mit à réfléchir aux mots à employer pour soutenir Aldin, faisant fi de ses états d'âme personnels...


                (* : BO du film Emmanuelle 1, Pierre Bachelet)


                Kernos a écrit:
                [Tonnerre, le 18 août 1460, Le temps des dilemmes... Fais-moi mal Terry, Terry, Terry...* ]

                Moi, j'aurais tant voulu que cet être soit toi
                Tant voulu avec toi être un autre que moi
                Au profond de ton ventre faire plus belle la terre
                Oublier qui je suis et fermer les paupières **


                Il était resté debout, la main toujours tendue face à elle, attendant... Attendant quoi au juste? La dernière bourrasque qui le mettrait à bas?... La lame de fond qui entraînerait le naufragé qu'il était et son radeau de fortune dans le fond des abysses?... La miséricorde qui irait cueillir son dernier souffle sous l'armure fendue le clouant au sol, et répandrait en un bouquet écarlate les dernières flammes de son existence brisée?... Ou bien un simple "oui"?

                Non... Le "oui", c'était lui-même qui l'avait étouffé, voilà des mois de cela, alors qu'il ne demandait qu'à s'épanouir. Un "oui" avorté. Un "oui" écorché. Un "oui" qui ne viendrait plus jamais, car il en avait détruit le chemin par crétinisme. Oui, il n'était qu'un crétin patenté et pathétique, venu souffler sur les cendres d'un bûcher qu'il avait lui même dressé. Il n'avait qu'à plonger son regard dans celui de Terwagne pour le comprendre. Ses yeux était un miroir lui crachant sa culpabilité au visage.

                Pouvait-on dire "oui" à un homme qui vous a autant avili? Qui vous a enchaîné dans son adultère? Qui vous a traîné dans la fange par son amour, fait de vous celle que l'on méprise, que l'on souille aux yeux de toute une province, simplement parce qu'il vous aime? Peut-on dire "oui" à un homme qui vous arraché de l'anamour dans lequel vous vous étiez plongé corps et âme, qui a forcé vos murailles intimes pour s'y loger, qui vous a donné l'espoir alors que vous ne vouliez plus de promesses, que vous vouliez cessé de croire pour ne plus souffrir, pour ne plus espérer, pour ne plus être trahie? Peut-on dire "oui" à l'homme qui vous poignarde quand vous lui découvrez le flanc, auquel vous vous êtes offerte dans votre nudité la plus fébrile et qui n'ai jamais revenu?

                Elle ne pouvait que dire "non" et le lui jeté au visage, avec toutes ces belles paroles, tous ces espoirs morts d'avoir trop attendu, toutes ces promesses non tenues quand bien même elles étaient sincères. Sans le vouloir, il avait agi avec elle comme tous ces autres hommes qu'elle avait connu, les Hugoruth, les Walan... Comme un enfant naïf et cruel qui tient en cage un papillon, lui arrachant les ailes sans avoir conscience qu'il le condamne à mourir.

                Un papillon sans ailes n'est plus un papillon.

                Terwagne sans liberté et sans vent, c'était pareil à cela.

                Il lui avait promis l'océan et l'avait laissé à quai, à contempler un horizon qui ne s'approcha jamais. Lui avait embarqué et était revenu. Son amour inchangé, si ce n'est plus aiguisé, car il savait qu'il reviendrait un jour. Elle, elle s'était lassé de l'attente, de l'incertitude. Les vagues du temps les séparant avaient délavé, étiolé le mince espoir qui était demeuré derrière lui. La corde s'était rompue à force d'être trop tendue, laissant place à l'abandon pur et simple. L'espoir était devenu amertume, colère puis haine... Lui, un mauvais souvenir qui réapparu un jour mais ne trouva plus de port pour amarrer à son retour. Le temps perdu ne se rattrape guère, et lui n'avait que trop égrainé le sablier sur son chemin.

                A quoi avait servi tout ce cela au final? Pourquoi avait-il fallu qu'il prenne le large plutôt que de rester avec elle? L'envie d'apurer ses dettes, de partir la tête haute du Lyonnais-Dauphiné. La crainte de perdre ce qu'elle lui avait laissé, l'espoir qu'un jour elle puisse revenir sans souillure sur ces terres qui avaient été un peu siennes. L'appel du devoir... Pourquoi fallait-il qu'il soit homme de devoir, pour son plus grand désespoir? Que n'avait-il pas envoyer tout en l'air? De dire aux autres d'aller voir ailleurs s'il y était? Encore ce foutu sens du devoir qui frôlait le ridicule et même lui rentrait en pleine gueule. Car pendant que lui réglait ses affaires, elle l'attendait et se lassait d'attendre un homme qui n'arrivait jamais...

                L'attente devenant absence. L'absence devenant désespoir. Le désespoir devenant amertume. L'amertume devenant mépris qui deviendrait sans doute bientôt oubli.

                Ce n'était pas son intention, bien au contraire, mais au final il l'avait grugé, trompé, menti malgré lui. Il avait oublié que l'amour se vivait à deux. Sans doute cet amour était trop grand pour lui, au point que ce qu'il croyait évidence lui obstrué trop la vue pour comprendre qu'il était seul à le voir encore. Ce n'était pas d'honneur ou de promesses dont elle avait besoin, mais de sa présence. Mieux aurait fallu qu'au lieu de passer son temps à la chercher, il s'était employé à la retrouver.


                Quand?

                La main toujours tendue entre eux deux, il écouta sa diatribe. Les mots aussi tranchant qu'une volée de poignards qu'elle lui lançait, venaient un à un s'enfoncer dans sa peau. Elle l'avait percé à jour. Mis à nu et le rouait de coups plus mérités les uns que les autres. Il était coupable, oui. Coupable de l'avoir mal aimé. D'avoir était un égoïste de plus. Un enfant cruel d'ignorance, blessant d'aveuglement.

                Les coups pleuvaient sur lui, arrachant à chaque fois un peu plus de chair, le réduisant à une carcasse sanguinolente... Cela avait quelque chose de libérateur, de purificateur comme les flammes vous dévorant lambeau par lambeau, vous réduisant en un tas de cendres que le vent balayera, dispersera au quatre coin du monde. Il en était presque à en appeler plus de violence. Qu'elle le réduise au néant une bonne fois pour toute... Cela aurait été si simple.

                Mais elle en avait décidé autrement... C'était à son tour d'être cruelle.


                Vous comprendrez aisément qu'avant d'envisager de vous répondre j'aimerais connaitre les conditions du... contrat dans lequel vous me proposez de m'engager.


                Kernos n'en revenait pas... Il était là, agenouillé, écorché, n'appelant que le coup de grâce qui mettrait un point final à tout ceci et voilà qu'elle lui instillait... l'espoir. Le plus abominable des poisons. Mieux aurait valu qu'elle lui tranche la gorge du premier coup, ça au moins c'était net, précis et sans appel. Un "non", tranchant et définitif. Mais là... c'était un "peut être"... un "pourquoi pas?"... quelques points de suspensions...une chance même aussi infime était elle, c'était une chance malgré tout. Une goutte d'espoir dans le verre de sa solitude, qui en troublait tout l'amer contenu.

                Il n'était pas dupe. Le mot qu'elle avait choisi ne laissait planer aucun doute quand à son intention. "Contrat"... Un arrangement, un marché... il était loin le temps des espoirs, des rêves et des amours incandescents. A qui la faute? Il ne récoltait que ce qui l'avait semé.

                L'avait-il blessé à ce point? L'avait-il trahi à ce point? Sans doute que oui...
                Sans doute le point de non retour avait été franchi...
                Sans doute était ce pour cela qu'elle avait renoncé et lui proposait non pas l'union qu'ils avaient rêvé ensembles, mais une alliance de circonstances.

                De leurs amours incendiaires, il était parvenu à en faire des âmes grises.

                Mais avec le temps... qui savait? Peut être parviendrait-il à retrouver l'air de cette mélodie fanée et lui redonner de plus beaux bourgeons? Peut-être les cicatrices passées parviendraient à s'effacer à force de soin? Peut-être qu'un jour le "tu" germerait à nouveau? Ou bien jamais les fossés ne pourraient être comblés... Les plaies resteraient ouvertes et sa présence à ses côtés ne serait que sel jeté dessus... Peut être qu'elle finirait pas le haïr encore d'avantage... Lui, le menteur, l'égoïste qui l'avait fait naufrager une fois encore.

                Le dilemme était là. Déjà, son coeur et sa raison se balançaient l'un contre l'autre.

                L'épouser par nécessité, par arrangement... sans amour. L'enchaîner à lui, une fois encore... Elle qui n'était que liberté... Elle qui n'était que vérité... L'enchaîner au mensonge d'un mariage infirme, boiteux, un mariage de raison. Etait-il capable de faire cela? Etait-il capable de la dénaturer une fois encore? Là était la question. Ne voulait-il pas son bonheur avant toute chose? N'était-ce pas ça le véritable amour? Se sacrifier pour l'autre... La sauver de lui-même en renonçant définitivement à elle, pour son bien?

                Oui, il l'aimait. Profondément. Sincèrement. D'un amour unique, exclusif, passionné, obsédant. C'était cela le problème... Il l'aimait trop. Trop pour pouvoir y renoncer, même si - il en était conscient - cela impliquait de les détruire tous les deux... Lui le premier de préférence. Jalousement, il la désirait pour lui seul, et en concevait une grande honte de se sentir près à tant de bassesses ne serait-ce que pour l'espoir qu'elle l'appelle à nouveau "mon Ut". Cette noirceur le faisait frissonner...

                "Serais-tu prêt à lui brûler les ailes pour la garder pour toi?"
                Il ne préféra ne pas prêter l'oreille à la réponse que lui soufflait son coeur.


                Je ne vous cacherai pas qu'il y a un autre homme dans ma vie en ce moment...


                "Ne sens-tu pas que je suis déjà entre tes mains, Terwagne? Tu la tiens ta vengeance, tu n'as pas besoin d'en rajouter encore..."

                Dire qu'il ne s'y attendait pas, cela aurait été pur mensonge. Il l'avait presque senti en la revoyant pour la première fois depuis Paris... elle était trop belle pour qu'il n'y ait pas un homme dans ses pensées.

                Mais alors pourquoi tout ceci?

                Pourquoi n'avait-elle pas repoussé sa demande catégoriquement, si il avait quelqu'un d'autre? Un homme qui, contrairement à lui, la rendait heureuse? Un homme qui comblait ce qu'elle n'attendait pas? Pourquoi cette entrevue? Pourquoi ces provocations si tout était déjà entendu? Kernos ne comprenait pas.

                Il la regardait se détourner. Caressant involontairement les courbes de son dos offert tandis qu'elle s'arrangeait devant son miroir jusqu'à ce qu'elle traverse la pièce pour lui ouvrir la porte. Refermant ses doigts sur la bague, il avança à son tour vers la sortie.


                Je n´ai plus la vertu des femmes de marins... Baron.

                Il ferma un instant ses paupières... Que tout serait si simple s'il pouvait agir en homme de bien pour une fois, de disparaître dans la nuit pour la laisser vivre l'existence qu'elle méritait. Il posa son regard dans le sien.

                Je t'attendrai donc en Champagne... Tu auras mon... "offre", à ton retour des joutes, j'espère qu'elle correspondra à tes besoins.

                Pour ce qui est du délai, je comptais procéder rapidement, le temps de trouver un prêtre et en tenant compte de la parution des bans... je dirai dans les deux mois qui viennent au plus tard... Si les conditions te conviennent, bien entendu.


                Il franchit la porte.

                Je te souhaite bonne chance pour les joutes.

                Il hésita.

                Tu es belle, Terwagne... encore d'avantage que dans mes souvenirs... Bonne nuit.

                Il n'osa pas parler de l'autre... Cela lui appartenait à elle. Il tourna donc les talons et regagna sa chambre... Il avait trop à penser, trop à regretter, trop à espérer et à douter.



                *D'après Fais-moi mal, Johny de Boris Vian
                ** Que tout est noir, D. Saez


                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Troyes, le 29 septembre 1460 : "Messages non délivrés"]


                Norf de norf de norf!
                Vas-tu enfin te décider à m'avouer ce que tu en as fait?!?!
                Trois... Trois missives!

                Une missive sans réponse, je veux encore bien admettre, ça arrive, surtout quand celle-ci est destinée à l'ébouriffé, mais pas trois!!!

                Le Seigneur d'Etampes, le Comte de Balma, et Jim d'Azernay...

                Trois gentilshommes qui n'auraient donc pas pris la peine de me répondre... ?
                Ais-je donc l'air d'une gourdasse que tu t'imagines que je puisse la gober, celle-là?

                Ces missives que je t'ai confiées à leur intention, tu ne les as jamais livrées!
                La voila la vérité!!!

                Alors forcément ils n'auraient pas pu y répondre!


                Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle était en rage, la Vicomtesse. Ses yeux adressaient au jeune homme planté dans l'entre-porte autant d'éclairs que ce que ses lèvres lui envoyaient de mots violents.

                Elle se décida malgré tout à le quitter du regard et à faire quelques pas en direction de la table qui lui servait de bureau, afin d'y prendre un vélin qui y trainait depuis plusieurs jours.


                Je te donne une chance de me faire renoncer à l'envie que j'ai de te faire fouetter en place publique... J'ai ici une copie de la lettre que je t'avais confiée pour le Comte de Balma.

                Citation:
                A Aldin de Thau, Comte de Balma, Dict le Juste
                De Terwagne Méricourt, Visomtesse d'Orpierre, Dame de Taulignan,


                Salutations cordiales !


                En espérant que vous me pardonnerez le délai mis à vous envoyer cette lettre de soutient, mais je manquais de temps ces derniers jours et ne désirais pas la bâcler, aussi ais-je pris le temps de pouvoir vous en rédiger une digne de ce nom et remplie d'autre chose que de banalités sans aucun intérêt.

                Avec toute mon estime,

                Terwagne


                PS : Ne vous offusquez pas de ma franchise dans cette lettre, je pense qu'elle vous sera bien plus utile qu'un soutient par simple sympathie.


                Citation:
                De Terwagne Méricourt, Vicomtesse d'Orpierre et Dame de Taulignan,
                A la Très Noble Assemblée des Pairs de France,


                Salut et Paix !


                Ayant été informée du désir de sa Grâsce Aldin de Thau, Comte de Balma, Dict le Juste, de prétendre à la Haute Dignité et Noble Charge de Pair de France, nous tenons par la présente à lui apporter notre entier soutient, avec toute l'humilité qui nous caractérise.

                Ceux d'entre vous nous ayant côtoyée jadis de par notre fonction de Chancelier ne sont pas sans ignorer que nous ne sommes point adepte des grandes envolées lyriques ni des longs discours, et nous ne dérogerons pas à la règle dans cette missive, en espérant que vous ne nous en tiendrez pas rigueur, mais nous savons votre temps trop précieux pour vous le faire perdre sur les courbes tracées par notre plume.

                Du parcours provincial, municipal, ou encore politique, du Comte de Balma, nous ne connaissons rien ou presque, tout comme nous ne connaissons rien de l'homme publique qu'il est, aussi ne nous attarderons-nous que sur son parcours au service de la Justice royale, au sein de la Cour d'Appel, où nous avons eu le plaisir de travailler avec lui durant de nombreuses années.

                Un parcours fait de régularité avant tout, d'abnégation également, mais surtout d'objectivité... Trois qualités primordiales à nos yeux, et qui expliquent à elles seuls pourquoi c'est lui que nous avons choisi pour assurer la Vice-Présidence lorsque nous en étions Présidente de la Cour d'Appel.

                A ce sujet, nous tenons à souligner que ce choix de notre part fut motivé, plus que tout autre par la suite, par ses qualités et non par quelque sympathie à son égard, puisque à l'époque ce choix était tout sauf celui de la facilité... Nous espérons qu'il n'en prendra pas ombrage, mais oui, d'autres candidats que lui-même nous auraient "facilité la vie", nous étaient bien plus sympathiques aussi, puisque le choisir lui comme bras droit c'était à coup sûr ouvrir la porte à de nombreux débats en table ronde des Officiers de la Cour d'Appel, tant nos avis étaient fréquemment divergents. Des débats nombreux donc, mais toujours constructifs, objectifs, où il argumentait avec calme, pondération, mais était également capable de remettre en question ses propres certitudes de départ.

                Si nous vous parlons de cela c'est parce qu'à nos yeux c'est une grande qualité que d'oser donner un avis différent, en l'expliquant, par un discours construit et réfléchi, plutôt que de se contenter de suivre la majorité des avis exprimés, par facilité.

                Pour toutes ces qualités que nous lui connaissons, nous ne pouvons que lui apporter notre entier soutient.


                Faict à Troyes, le vingt-et-unième jour de septembre de l'an mil quatre cents soixante



                Elle la relut, la plia, la scella, puis la lui tendit.

                Tu vas la livrer au plus vite, sans être payé cette fois tu t'en doutes bien, et m'envoyer un autre messager afin que je puisse envoyer à nouveau missives à Jim et à Aimel...

                Elle ne termina pas sa phrase, interrompue par des cris venant du rez-de-chaussée de l'auberge où elle logeait depuis son retour des joutes. Rêvait-elle ou était-ce bien elle que l'on venait d'appeler en vociférant de la sorte?

                Tendant l'oreille, chassant d'un geste de la main le messager fautif - du moins c'est ce qu'elle pensait, loin de s'imaginer que Aldin n'aie même pas pris la peine de la remercier - elle quitta sa chambre et s'approcha de l'escalier menant à la réception de l'auberge.


                "TERRYYYYYY !!!!!!"


                Un nouveau cri, et cette fois pas de doute possible, c'était bien après elle que l'on s'égosillait... Rapide réflexion, ou plutôt tentative de réflexion, et elle en arriva à la conclusion que seul un homme sans aucun respect pour elle pouvait s'adresser à elle de cette façon aussi cavalière! En d'autres mots, seul Kernos pouvait être l'auteur de ces cris dignes d'un charretier hélant son bétail.

                Dieu qu'elle le détestait! Lui devenu si différent de celui qu'elle avait aimé...

                Mais pourquoi diable hurlait-il de la sorte? Certes il devait être à bout de nerfs à force d'attendre qu'elle daigne bien vouloir lui rendre visite pour lui répondre, certes il devait être au courant que cela faisait à présent plusieurs semaines qu'elle était de retour en Champagne et jouait les absentes, certes il devait être excédé devant son silence, mais tout de même!

                Rageusement, elle entreprit la descente des escaliers, bien décidée à le faire taire et surtout à lui couper le souffle en le prenant de court.


                Inutile de vous donner en spectacle de la sorte, vous êtes un bien piètre troubadour, mais feriez cependant un excellent bouffon.

                Malgré cela, j'accepte votre demande en mariage!


                Et paf! Euh... Et re paf, en fait, lorsqu'elle se rendit compte que l'homme au bas des escaliers n'était aucunement le Baron de Mévouillon, mais bien Jim, et qu'en plus il était accompagné de son épouse.

                Norf de norf! Pourvu que cette dernière comprenne qu'il y avait maldonne sur la personne...


                .jim. a écrit:
                [Troyes, le 29 septembre 1460 : "Quiproquos"]

                Le rouquin était encore en train de s'égosiller à la grande honte de son épouse mais pour son plus grand amusement à lui lorsqu'il entendit des pas précipités dans l'escalier.

                Et il la vit, elle, l'incomparable Terwagne, toujours aussi belle malgré les épreuves récentes qu'elle avait subies, toujours aussi touchante dans son charme sans fard et cette tristesse latente dans ses yeux qui les rendaient pourtant si beaux.

                Lorsqu'il l'aperçut depuis le seuil de l'escalier, il ne put retenir un large sourire et pour un peu, il aurait grimpé les marches à quatre à quatre pour la rejoindre tant était grand son désir de la revoir.

                Mais les mots qu'il entendit descendre, portés par l'air, firent manquer à son coeur plusieurs battements.


                Inutile de vous donner en spectacle de la sorte, vous êtes un bien piètre troubadour, mais feriez cependant un excellent bouffon.

                Malgré cela, j'accepte votre demande en mariage!


                C'est sûr que comme bouffon, il se posait là le rouquin. Toujours à jouer au pitre pour distraire son épouse et ses enfants, adepte d'un humour très décalé.

                Mais la fin de Phrase le laissa pétrifié. Elle acceptait... sa demande en mariage? Pour autant qu'il appréciât la dame, il n'avait jamais osé espérer plus de sa part qu'un baiser sur la joue, un sourire taquin, un mot gentil... ce qu'on attend d'une amie... mais le mariage...
                Et de quelle demande voulait-elle bien parler?

                Revenant brusquement sur Terre, il prit conscience que son épouse pouvait prendre ombrage de cette sortie et se sentit d'un coup extrêmement mal à l'aise.

                Roulant des yeux plusieurs fois dans leurs orbites, il articula d'une voix faible très hésitante.


                Ma chérie... je te présente Terwagne Méricourt, vicomtesse d'Orpierre...

                Plus il bafouillait, plus il sentait des regards lourds peser sur lui. Plaider l'innocence d'un meurtrier multi-récidiviste devant la haute cour de justice, ce serait du gâteau à côté du défi qui se présentait à lui.

                et si tu penses ce que je pense que tu penses en ce moment... alors tu fais erreur en pensant cela

                Il lança un regard désespéré vers Terwagne en remuant à peine les lèvres pour dire

                "Au secours"

                Annabelle1 a écrit:
                [Troyes le 29 Septembre 1460 : "Quiproquos" ]

                Un voyage,quelques mauvaises rencontres heureusement Anna avait pris des forces et les brigands en avaient été quittes pour une bonne raclée.
                Enfin arrivés sur leur lieu de destination ils étaient entrés chez l'amie de Jim dont Anna n'entendait que des louanges.

                Son époux sans doute pressé de les présenter s'était mis à hurler et à appeler.Anna gênée de ce manque de politesse essayait de lui faire comprendre d'un doigt sur ses lèvres de faire doucement:


                Chuuuttt!!!

                Puis un pas dans l'escalier et une voix féminine plutôt courroucée:


                Inutile de vous donner en spectacle de la sorte, vous êtes un bien piètre troubadour, mais feriez cependant un excellent bouffon.

                Malgré cela, j'accepte votre demande en mariage!


                Anna se tourna vers son époux ,les sourcils relevés,se demandant si c'était une blague.

                La fameuse amie finissait de dévaler l'escalier,Jim de son côté bafouillait comme un gamin pris en faute.



                Ma chérie... je te présente Terwagne Méricourt, vicomtesse d'Orpierre...


                Anna ne savait si elle devait saluer ou continuer d'écouter les palabres de son mari qui malgré tout continua:


                et si tu penses ce que je pense que tu penses en ce moment... alors tu fais erreur en pensant cela


                Anna aurait aimé qu'il ait raison mais les paroles qu'elle avait entendues revenaient lancinantes au creux de ses oreilles.

                Courroucée elle murmura:


                J'aimerai comprendre Jim...Pourquoi l'as tu demandée en mariage alors que tu es marié?Que s'est il passé lors de votre petite journée de retrouvailles???


                Mais la dame était déjà en bas des escaliers et Anna préféra se taire .Elle l'observa rapidement et sut en cet instant que son époux pouvait avoir succombé à ce charme qu'elle dégageait.

                Malgré le trouble qu'elle ressentait,Anna resta tranquille et attendit la suite se doutant que cette jolie dame n'attendait pas Jim accompagné.



                Bonjour!Vous êtes donc la fameuse Thery dont Jim m'a parlé si souvent...Heu...Je voulais juste vous dire que ...Qu'il...Enfin nous sommes mariés.Je ne sais ce qu'il vous a dit et s'il vous a parlé de moi ...J'espérais que oui mais là j'en doute...


                La colère...Le chagrin...Son coeur si lourd tout à coup.Pourtant il avait toujours été un époux aimant...Anna ne comprenait plus rien tout à coup.

                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Troyes, le 29 septembre 1460 : Euh... Oui mais non...]


                Comme présentation, on fait rarement pire, c'est certain. Comme retrouvailles aussi, d'ailleurs.

                Pétrifiée par la bourde monumentale qu'elle venait de faire, la Méricourt resta un instant bouche bée, cherchant les mots comme un noyé cherche l'air, et il s'en serait fallut de peu pour que l'on entende un "bloub bloub bloub" s'échapper de ses lèvres.

                Vite, Terry! Trouve quelque chose à dire, une explication!

                La volonté avait beau être là, il lui fallut un bon moment pour reprendre pied, et elle se surprit à se faire la réflexion qu'elle aurait encore préféré se prendre les pieds dans sa jupe en descendant ce fichu escalier, quitte à faire une entrée tête en bas et fesses en l'air. Ca aurait presque été moins gênant comme situation.

                Il n'en fallut pas plus que cette pensée absurde pour qu'un petit rire nerveux naisse dans le fond de sa gorge et prenne le chemin de ses lèvres. Mais le pire était encore à venir, question de rire nerveux, et celui-ci ne fit que prendre de l'ampleur lorsque ses yeux se posèrent sur Jim.

                Si elle-même avait l'allure d'une noyée cherchant l'air, lui n'avait guère l'air en meilleure posture, ses yeux roulant dans tous les sens, sa bouche s'agitant pour laisser sortir un fouillis de mots qui ressemblait plus à une ode au verbe "penser" qu'autre chose...

                Elle qui venait de traiter Kernos - enfin elle l'avait cru - de bouffon, faisait en fait une sacré paire de bouffons avec son ami Jim, c'était le moins que l'on puisse dire.

                Reprenant tant bien que mal son sérieux, elle s'avança vers l'épouse de son futur vassal, avec un sourire malgré tout un peu gêné.


                Enfin je vous rencontre!

                Je commençais à désespérer de vous connaitre un jour autrement que par les mots de votre époux, qui n'en doutez pas ne tarit pas d'éloges à votre sujet, au point que j'en ai presque l'impression de vous connaitre depuis bien longtemps.


                Se tournant ensuite vers l'époux en question, elle lui adressa un sourire radieux, chaleureux, avant de prendre un air faussement grondeur.

                Quant à vous, cher ami, vous auriez du m'avertir de votre arrivée à Troyes, j'aurais organisé un dîner, quelque chose, des retrouvailles et des présentations dignes de ce nom, au lieu de... hum...

                Un léger rire la reprit, tandis qu'elle enchaînait, tournant à nouveau son visage vers l'épouse.

                J'ignore ce qu'il vous a dit à mon sujet, mais j'ose espérer qu'il n'avait pas omis de vous avertir de mon côté... un peu trop spontané bien souvent, qui a le don de me faire commettre de nombreuses pitreries à mes dépens bien souvent.

                Pour tout vous dire, en entendant ses cris au bas de l'escalier, j'ai cru qu'il s'agissait de... Comment vous dire? D'un autre, voila...


                Et parlant de l'autre en question, elle porta un instant son regard vers les tables de l'auberge, espérant qu'il ne s'y trouvait pas et n'avait pas entendu qu'elle avait accepté sa demande en mariage sur le coup, spontanément là aussi.


                Kernos a écrit:
                [Troyes, le 29 septembre 1460, C'est de mon lit que je vous écris ou presque]

                "Je voulais te dire que je t'attends
                Et tant pis si je perds mon temps
                Je t'attends , je t'attends tout le temps
                Sans me décourager pourtant... *"


                A... A... A... OUATCHAAAAAA!!!! Snirfffl...

                Le mouchoir humide retrouva sa place sur la table de chevet, tandis que Kernos Rouvray se laissait retomber sur sa couche à laquelle l'éternuement venait de l'arracher violemment.

                Foutue fièvre! Foutue blessure! Foutu froid! Voilà plusieurs jours qui se retrouvait alité. Contraint de tenir le lit et de rester cloîtrer dans la chambre d'auberge plutôt cossue où il avait pris résidence de manière indéterminée. Cela avait commencé peu après l'entrevue de Tonnerre. Il venait à peine de s'établir à Troyes que son épaule décida de faire des siennes...

                Une fièvre chauffée à blanc, des sueurs diluviennes mais surtout, la souffrance physique, comme si on lui tirait dessus une seconde fois. Les médicastres avaient tranché: "les humeurs se combattent pour rétablir l'équilibre, messire, c'est signe de guérison". En effet, sa blessure guérissait, mais à quel prix! Sentir ses tissus se rejoindre, les chairs fusionner entre elles, la vie en marche, ça faisait atrocement mal. Pis encore, le cataplasme qu'on lui renouvelait deux fois par jours était plus douloureux que l'infection. Kernos se demandait s'il ne préférait pas ses pansements imbibés de pus et de sang, à l'odeur infecte de cette mixture nauséabonde qui le brûlait et le démangeait constamment.

                Cela avait duré cinq jours. Alors qu'il se croyait enfin débarrassé et allé enfin jouir d'un peu de liberté, paf! Un refroidissement avait pris le relai, le laissant membres épuisés et la goutte au nez. De nouveau le lit, de nouveau l'enfermement. "Excès de pituite, Baron, il faut que votre corps se réchauffe pour éliminer le surplus d'humeur." Alors on l'étouffait de couvertures, de robes et de bonnets. On le nourrissait de liquides, de liquides et encore de liquides... tant et si bien que son corps s'était mis à en produire plus que de raison, l'obligeant à des déplacements constants dont il se serait bien passé.

                Ainsi allaient les journées du Baron Kernos Rouvray, entre lit et latrines, ponctuées de temps à autres par quelques éternuements qui l'arrachait à son état d'épuisement pour se débarrasser d'autres liquides tout aussi peu commodes que les autres. Mais tout ceci n'était que le moindre de ses maux actuels.

                En effet, la guérison de ses plaies, la maladie n'étaient que de pâles divertissement face à l'attente de Terwagne.

                Cela faisait un peu plus d'un mois qu'ils s'étaient quittés en Bourgogne, laissant suspendu dans le silence sa demande de mariage. Elle lui avait dit qu'elle le retrouverait en Champagne au début de septembre pour lui donner réponse si le "contrat" qu'il lui proposait l''intéresserait ou non. Octobre se profilait à l'horizon, et toujours pas de Terwagne...

                Etait-cela, sa vengeance? "A ton tour de poireauter dans l'incertitude, mon mignon, le coeur rempli d'un espoir ne rencontrant que l'absence et le doute." Peut-être... Ou peut être qu'il lui était arrivé quelque chose après son départ de Tonnerre? Peut-être était-elle blessée? Malade? Agonisante? Ou bien dans les bras de cet autre homme qu'elle avait évoqué?

                Espérer, c'est ouvrir la porte au doute. Et Terwagne l'avait envoyé se fracasser contre le mur à grand coup de "peut être", laissant entrer les courants d'air.

                Kernos n'en pouvait plus d'attendre, il n'en pouvait plus de cet enfermement et de cette faiblesse. S'il avait été en meilleur santé, il serait parti à sa recherche dans l'heure, même si c'était pour la retrouver avec un autre, au moins il aurait su qu'elle était en vie et qu'elle ne l'épouserait pas.

                L'inaction et l'incertitude le rendaient fou à petit feu, si ce n'était pas déjà le cas auparavant. Aussi, il finit par sortir de sa couche, se dressant sur ses jambes branlantes pour gagner son écritoire. A défaut de pouvoir agir, il écrirait.


                [rp]Terwagne,

                Une missive fugitive et brève, juste pour te dire que je n'ai point disparu dans la nature une fois encore, oubliant les promesses que j'ai pu faire et les paroles que j'ai donné.
                Je suis donc bien en Champagne, à t'attendre, comme convenu lors de notre entrevue à Tonnerre le mois dernier.

                J'ai pris mes quartiers à Troyes et demeure pour l'heure alité à cause d'une mauvaise fièvre ... [/rp]

                Un fameux brouhaha retentit dans l'escalier à quelques pas de sa porte. Sa plume se figea aussitôt... Il avait cru... Non, cela devait être la fièvre qui lui jouait des tours, ou bien son obsession qui s'aggravait encore... Pourtant, il aurait presque juré avoir entendu quelqu'un beugler "Terry" ou "Pwerry" ou un truc du genre qui finissait en "y"... Peut être le "hiiiiiiiiiiii!" d'une souillon surprise par un rat dans les cuisines? Il tendit l'oreille pour tenter d'en apprendre plus.

                Cela discutait dans les couloirs, mais de là où il se tenait, ajouté au bourdonnement de son esprit et de la fièvre, il ne comprenait que goutte. Intrigué, il se leva tant bien que mal pour gagner la porte de sa chambre quand soudainement...


                A... A...ATTCHAAAA! ATCHOUUUUUUUM!!!!!

                Deux éternuements consécutifs. Sans doute que l'on parlait de lui en mal. Il trempa un énième mouchoir, avant de poser la main sur la poignée et de risquer la tête hors de son trou.

                Elle était là. Il la reconnu aussitôt, bien qu'elle se trouvait en contrebas et lui tournait le dos. Des épaules et une nuque pareille, cela ne s'oubliait pas aussi facilement. Son coeur fit un bon dans sa poitrine. Terwagne. Etait-elle venue pour lui? Etait-ce le hasard ou bien le destin? Peu importait. Elle était là, et en bonne santé visiblement, un homme lui donnant du baise-main.... Etait-ce lui? L'autre? Cet homme dont elle n'avait fait qu'évoquer l'existence dans sa vie? Kernos sentie une violente bourrade de jalousie lui tordre l'estomac.

                Mais pas le temps de réfléchir, ils s'éloignaient déjà vers la salle commune en prenant l'escalier. Au mépris de son allure fort peu conventionnelle en matière de bon goût nobiliaire - une simple cape fourrée jetée sur sa chemise de nuit - Kernos s'élança pour tenter de la retenir, mais le seul mot qui franchit ses lèvres, alors qu'il se campait au sommet des degrés de bois fut...


                Terwa... a ... a ... ATCHAAWAAA!



                *M. Jonasz, Je voulais te dire que je t'attends.


                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Troyes, le 29 septembre 1460 : Bloub bloub bloub...]


                Je vous ai envoyé un pigeon il y a trois jours pour vous dire que nous arrivions à Troyes, peut-être ne vous est-il jamais parvenu...

                Ah ça pour sûr il ne lui était pas parvenu ce pigeon! Sans quoi elle s'en serait forcément souvenue. Décidément, après les messagers qui n'étaient plus de confiance, voila que les pigeons s'y mettaient à leur tour.

                "Ah m**** les pigeons m'ont déçu ! (Oldelaf)" se dit fort peu aristotéliciennement la Vicomtesse, qui ne s'attarda cependant pas outre mesure sur ce soucis de messagerie mais préféra s'occuper de ses invités et amis. Elle ne connaissait pas encore à proprement parler la jeune femme, mais si Jim l'aimait elle ne pouvait forcément qu'être exceptionnelle.


                Quoi qu'il en soit, si vous remerciez le ciel de vous avoir préservé de me causer déplaisir, sachez que moi je le remercie de vous avoir aidé à trouver l'auberge où je loge.

                J'imagine que cela ne fut pas simple...
                Cette ville compte un nombre fort impressionnant d'établissements de ce genre.
                Je me demande bien pourquoi il y en a autant...

                Enfin bref, allons-nous assoir et boire une bonne bouteille, voulez-vous?
                Vos cris au bas de l'escalier ont du vous assécher le gosier.


                Elle ponctua sa phrase d'un sourire taquin à l'intention du Procureur Général et d'un petit clin d'oeil spontané à son épouse. Peut-être trop spontané, à bien y réfléchir, puisqu'elle ignorait si la dame avait été prévenue de son tempérament chaleureux et simple lorsqu'elle appréciait la compagnie des gens qui l'entouraient. Jim l'avait sans doute avertie...

                Quoi qu'il en soit, elle ne répondit pas à la question posée par son ami au sujet de ses projets de mariage, pas tout de suite en tous cas, trop surprise qu'elle était elle-même d'avoir fait part de la sorte d'une quelconque acceptation. Ses mots avaient été plus rapides que sa pensée, et puis il ne s'agissait pas vraiment d'un mariage, juste d'un marché, d'un accord, d'un...


                Un contrat !

                Le mot lui échappa juste au moment où tous trois entamaient quelques pas pour prendre place autour d'une table, la mettant devant l'obligation dans d'en dire plus.

                Il s'agit d'un contrat, Jim... Je vous l'ai écrit, le Baron de Mévouillon, que vous aviez sans doute aperçu lors de mon intronisation, m'a proposé de l'épouser.

                Et si je l'envisage c'est uniquement par raison, pour réaliser mon vœu le plus cher, donner la vie.
                J'ai déjà bien trop cru en l'amour pour encore me bercer d'illusion en attendant que l'Eglise libère le Duc de...


                Un nouveau cri venant de l'escalier l'interrompit, et elle lança un regard mi-amusé mi-intrigué à son futur vassal.

                Cette fois cela ne peut venir de vous.
                Peut-être est-ce celui avec qui je vous avais confondu.


                Pourvu que ça ne soit pas lui!

                Ca paraissait improbable, elle avait bel et bien entendu les premières syllabes de son prénom, et personne ici à part lui ne se serait permis de la nommer ainsi en public, surtout du haut d'un escalier.

                C'était forcément lui!

                Dans ce cas, pourvu qu'il n'aie pas entendu la conversation de départ, celle où elle avait accepté son offre!

                Tournant la tête vers la cage d'escalier, elle lança dans cette direction un regard anxieux, se retenant de se lever pour aller voir de plus près ce que désirait au juste le Rouvray... Des présentations officielles à ceux qui comptaient pour elle?



                Kernos a écrit:
                [Troyes, le 29 septembre 1460, Comme un cheveu sur la soupe]

                Fiente! Il avait oublié son mouchoir dans sa chambrée. Le moment aurait toutefois été mal choisi pour faire demi tour pour le récupérer dans son antre, à présent que sa présence était remarquée. Il réalisa également que son allure n'avait rien de très fringante - du moins pas autant qui ne l'aurait souhaité - pour des retrouvailles, pas même pour des présentations.

                Qu'à cela ne tienne! Faisant fi de ses cheveux emmêlés et de la chaume drue et sombre qui ornait ses joues creuses, il rabattit les pans de sa cape pour tenter de retrouver un peu de sa superbe et commença sa descente des escaliers. Mouillé pour mouillé, autant se jeter à l'eau entier que de faire sa frileuse en regardant les autres depuis la rive.

                Tout en posant un pied devant l'autre, Kernos réfléchissait, en prenant garde de ne point trébucher, cela aurait fait désordre. C'était bien beau, tout cela, mais qu'allait il faire s'il s'agissait bien de l'autre homme en question? D'ailleurs, pourquoi était-il là? Etait-ce Terwagne qui l'avait fait mander pour lui annoncer sa décision? Etait-ce pour une confrontation afin de faire son choix? Etait-ce pour le narguer?

                Le Rouvray ne savait à vrai dire, pas quoi penser. Terwagne avait toujours eu le don de prendre les situations à contre-pied, tant et si bien qu'il finissait souvent sur son séant. Que lui réservait-elle en cet instant? Elle avait par certains aspects bien changé depuis qu'ils s'étaient revus. Elle n'était certainement plus tout à fait la Terwagne qu'il avait connu, elle lui avait bien dit en Bourgogne, mais jusqu'à quel point? Par le passé, elle avait fui le choix, aujourd'hui décidait-elle de le provoquer?

                Pas le temps hélas de poursuivre ses réflexions plus loin. Son pied quitta la dernière marche et il se retrouva face à eux. Il ne connaissait ni l'homme, ni la femme qui accompagnait la Méricourt. Sa curiosité était piquée au vif. Si c'était le fameux "autre", qui donc était cette femme avec eux? Lui avait-il donné, par mégarde, le goût des hommes mariés?

                Il s'avança, posant ses prunelles brunes sur le visage de Terwagne. Un soupçon d'interrogation certes. Un brin d'anxiété, mais surtout- il ne pouvait s'en cacher- une étincelle d'espoir. Un grand soulagement de la savoir vivante après ce long silence, une envie folle de la serrer contre lu malgré les circonstances, de sentir son parfum emplir ses narines... Tant de choses qui lui étaient désormais interdites par sa propre faute, et dont il brûlait d'y goûter ne serait-ce qu'un jour, à nouveau.


                Je suis enchanté, comme toujours, de te revoir, Terwagne... tu embellis de jour en jour. Comme tu peux le constater, je t'attendais comme promis, mais si ce n'est pas pour cela que tu ais ici, et bien je continuerai d'attendre encore dans ma chambre.

                Puis, se tournant vers les deux autres, il inclina légèrement la tête en guise de salut.

                Dame, Messire, veuillez pardonner l'importun que je suis et mon impolitesse pour vous avoir interrompu sans m'être présenté. Kernos Rouvray, une vieille ... il hésita légèrement... relation de la Demoiselle Méricourt.

                Ses yeux s'attardèrent sur le visage de l'homme aux cheveux de flamme. Préférait-elle donc les hommes aussi jeune, à présent?


                .jim. a écrit:
                Le rouquin suivit l'homme du regard. Il y avait quelque chose d'un peu suranné dans sa vêture et dans son allure. Il lui faisait penser à un de ces aristocrates qui s'enterre plusieurs années à la campagne, se fait donner du "monsieur de marquis" par des paysans puis revient à Paris pour découvrir qu'il est complètement passé de mode.

                Il observa du coin de l'oeil la réaction de Terry sans parvenir à deviner ses pensées. L'homme ne lui était pas indifférent, c'était un fait. Ses cils tressaillaient en le regardant comme si ses yeux débordaient d'émotion.

                Cependant, le visage de la vicomtesse était impassible à l'exception de ce petit détail tout comme ses mains ou ses jambes.

                Qui pouvait être cet homme? Dans un instant il aurait la réponse car l'homme ouvrait la bouche pour se présenter.

                Dame, Messire, veuillez pardonner l'importun que je suis et mon impolitesse pour vous avoir interrompu sans m'être présenté. Kernos Rouvray, une vieille ... relation de la Demoiselle Méricourt.

                Le rouquin savait depuis longtemps qui était Kernos de Rouvray malgré le laconisme de Terry à son sujet dans leurs échanges épistolaires, aussi sourit-il au pieux mensonge du baron. Une "vieille relation", quel doux euphémisme.

                Terry n'avait pas dit un mot depuis une bonne seconde et le rouquin pouvait presque sentir la température baisser de plusieurs degrés en dessous de zéro. Encore un peu et il allait devoir demander à son épouse de lui sortir une petite laine.


                Situation intéressante murmura-t-il entre ses dents si bas que personne ne pouvait l'entendre.

                Le rouquin était aux anges, il adorait quand les situations théâtrales se reproduisaient dans le plus grand théâtre qui soit, la vie.
                La vicomtesse ne pipait toujours mot et en tant que futur vassal, il ne pouvait que la soutenir. Il décida donc d'accepter le rôle qu'elle lui donnerait à joueur dans cette petite comédie.

                Aussi fût-ce avec un grand sourire franc qu'il salua le baron d'une courte génuflexion du genou.

                C'est à la vicomtesse qu'il faut demander pardon, messire de Rouvray, elle est notre hôtesse dans cette ville. Daignez que je me présente à mon tour, Jim d'Yzernay... "jeune" relation de dame Terwagne Méricourt.

                D'un petit coup d'oeil taquin, il indiqua à son épouse que c'était à son tour mais qu'il faudrait "jouer" plutôt que dire la vérité pour que la farce soit drôle.


                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Troyes, le 29 septembre 1460 : "J'vais épouser une ombre" ]

                "Un contrat avec un homme qui vous aime..." Cette phrase murmurée par Jim quelques instants plus tôt l'avait touchée de plein fouet, lui jetant la vérité au visage, cette vérité qu'elle occultait pour se protéger ou du moins s'en donner l'illusion. Bien sûr que Kernos l'aimait, elle le savait au fond d'elle, mais en avoir conscience ne faisait que compliquer encore les choses. Elle, elle ne voulait voir en lui que le laid, que le détestable, parce que c'était plus simple comme ça.

                Si Kernos était redevenu à ses yeux un homme attachant, sensible, capable de vrais sentiments, alors elle n'aurait pas pu accepter de l'épouser de cette façon, par simple intérêt, sans que sa conscience la torture... Non, décidément c'était bien plus simple d'ignorer l'amour, que ça soit celui que le Baron lui portait ou même celui qu'elle même avait fini par tuer en elle, ou du moins assommer suffisamment pour qu'il se taise.

                Ces réflexions intimes la rendirent muette durant un bon moment, laissant ainsi le champs libre au Rouvray pour se présenter physiquement et oralement à ses amis. Et en parlant de physique, elle ne put s'empêcher de remarquer l'état déplorable où il se trouvait...

                Si elle avait été d'humeur à accepter de voir en lui l'homme fait de sentiments qu'il était, l'homme attachant, elle se serait rapidement rendue compte qu'il était souffrant, et se serait inquiétée, l'aurait encouragé à rejoindre son lit, même si forcément elle l'aurait fait sur un ton mordant et acerbe, mais là elle était bel et bien d'humeur à n'accepter de voir que le laid, le négatif, le détestable...

                Alors, forcément, elle interpréta cet état physique comme un laisser-aller, comme une insulte à celui qu'elle avait jadis aimé, et ne vit en lui qu'une ombre.

                Elle se tut encore quelques instants, laissant à chacun le temps de se présenter, ne pouvant faire autrement - malgré sa mauvaise humeur - que d'avoir envie de sourire en entendant Jim rebondir fort agilement sur le "vieille relation", puis fit un signe de tête à l'aubergiste pour qu'il apporte une choppe supplémentaire et indiqua de la main au Baron de s'assoir sur l'unique tabouret encore libre autour de la table.

                Une fois cela fait, elle laissa enfin sa voix franchir à nouveau ses lèvres.


                Si vous permettez que je complète quelque peu ces présentations...

                Jim est un des Officiers de la Procure de la Cour d'Appel que j'ai eu le plus de mal à abandonner en démissionnant, tant j'ai toujours aimé travailler avec lui.

                Mais c'est aussi un ami très cher à mon coeur, et surtout mon futur vassal, dès que Dauphiné se décidera à sortir de sa léthargie.


                Elle marqua une très courte pause, juste le temps de sourire au jeune homme, puis enchaîna.

                Quant au Baron, c'est l'ombre que je vais épouser...

                Il avait sans doute espéré entendre sa réponse dans des conditions fort différentes, motivée par des raisons fort différentes aussi, mais le mal qu'il lui avait fait l'avait bel et bien changée.
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                MessagePosté le: Jeu 11 Oct - 17:58 (2012)    Sujet du message: 1460-07-18 ~ [RP] C'est d'ici que je vous écris... Répondre en citant

                Aimelin a écrit:
                [ Quelques jours avant, le 23 septembre ]

                "Tombé du ciel à travers les nuages
                Quel heureux présage pour un aiguilleur du ciel"
                (Tombé Du Ciel - J. Higelin)



                Non il n’avait pas disparu dans quelques abysses que ce soit, ni fuit le royaume et sa folie, ni tenté d’aller découvrir ce qu’il y avait, là-bas, tout là bas où tout est neuf et tout est sauvage* sur cette ligne d’horizon qu’il observait souvent, assis sur quelques rochers d’une crique à quelques galops de Honfleur… non il était tout simplement en train de se remettre de blessures qui l’avaient laissé allité un certain temps. La durée ne sera pas révélée pour que Terwagne ne s’en serve pas pour le latter... mais ce qui était certain… c’est que cela avait été un temps certain.

                Hahumm… où en étais je ? ha oui.

                Comment s’était il blessé ? bande de curieux ! tout simplement en tombant de cheval, chose suffisamment rare, du moins lorsqu’il ne joutait pas, pour que l’on s’exclama : nonnn ! l’ébouriffé tombé de cheval ? c’est une blague !

                Soupir

                Cela aurait effectivement pu être une blague, si ce jour là, il avait été sur ses gardes et ne pas être dans ses rêveries habituelles, alors qu’il chevauchait à perdre haleine, du moins l’étalon, sur les rivages de la côte normande, s’éloignant, ou se rapprochant selon dans quel sens nous nous dirigeons, de Honfleur.
                Maudit soit ces cailloux qui parfois ricochaient, bravaient les courants et arrivaient victorieux sur l’autre rive, mais qui parfois, hélas, se faisaient un malin plaisir à se trouver là où il ne fallait pas, et pour l’occasion sous les sabots d’Altaïr qui ne les avait vus.
                Toujours est il que surpris par l'écart de sa monture, l'ébouriffé avait fait un superbe vol plané dans le sable caillouteux, ce qui lui avait valu une épaule démise et une blessure à la jambe qui l'avait immobilisé quelques jours. Ben oui, c’était la faute d'Altaïr, il fallait bien trouver un coupable, alors autant que ça soit un cheval, qui ne parlant pas, ferait de plus le coupable ideal. Quelle mauvaise foi ! Messire cheval ! vous me ferez trois jours de mines et reverserez les z'écus au duché ! Coup de martel et affaire suivante !


                Badamouuummmmmm !

                Non ça n’était pas le marteau du Juge, mais le raffut venant de la bibliothèque de la Comtesse d’Armentières chez qui Aliénor et Aimelin logeaient pendant leur séjour à Honfleur, bruit qui fit accourir l’un des gardes personnels du jeune homme, et le fit ouvrir de grands yeux en le voyant près de la fenêtre, une pile de livres à ses pieds, regardant d'un air exaspéré son bras droit en écharpe.

                - ben quoi Ernest ?
                - j... je... pe… peux.. vous.. ai…
                - non Ernest merci
                - m... s.. si
                - non
                - si .. si v.. vo.
                - non !
                - jus..
                - non !!!


                Le ton était monté tandis que ses prunelles grises transperçaient son garde tel une volée de flèches.

                - enfin vas-tu cesser oui ou non de me poser toujours la même question ?
                - m.. mais
                - il n’y a pas de mais !
                - m..
                - Ernest !
                - ou.. oui Se.. Seigneur


                Le seigneur en question soupira en levant les yeux au ciel façon Aliénor. Il aimait bien ce tic qu’il avait adopté bien malgré lui, forcément puisque c’était un tic, et il tourna la tête vers la fenêtre, retenant une envie de rire. Non pas qu'il en voulait au garde, il l'aimait bien ce Ernest, mais il en voulait au monde entier lorsque quelque chose le contrariait, et se sentir diminué même quelques jours, ne le rendait pas aimable ni conciliant.
                Son bras droit serait bientôt guéri d’apres son médecin personnel, médecin qui n’était autre que sa suzeraine Grand Maitre de France. C’est qu’il ne faisait pas les choses à moitié le jeune Etampes, et tant qu’à prendre médecin, autant que ça soit la grande classe. Et puis, ses compétences médicales n’étaient plus à démontrer, depuis sa mésaventure avec Vae l’été 57.


                - je suis assez grand pour me débrouiller tout seul et affronter quelques livres.
                J’ai affronté une armée entière avec seulement trois autres compagnons… ça n’est pas trois livres qui vont me faire peur !


                Il oubliait juste de préciser, même si Ernest était au courant, qu’ils avaient pris une sacrée raclée ce jour là, ce qui n’était pas étonnant vu le nombre, et que sans l’intervention de Dotch qui l’avait recousu, réparé et surveillé ensuite, le Très Haut se serait sans doute fait un malin plaisir de le rappeler près de lui, histoire de pouvoir lui tirer les oreilles et l’avoir à l’œil.

                - m.. mais je … p..
                - Ernest…
                - v.. vous a..
                - ça ira.


                Et tout en parlant il s’était baissé et tentait de ramasser de sa seule main de libre, un livre qu’il posa en équilibre sur son bras en écharpe avant de tenter d’en ramasser un autre, et tout ça sous les yeux inquiets de ce brave Ernest qui s’était quand même rapproché, juste à temps pour justement rattraper un livre épris de liberté et qui tentait d’échapper à la vigilance d’Aimelin.

                - mets le sur cette étagère.. non pas celle là.. celle là.. là à coté !

                Ce que c’était énervant de ne pas pouvoir se servir de ses deux mains ! Dotch lui avait promis que ça irait mieux d’ici une semaine, et il attendait patiemment. Il avait de plus des missives à faire, dont une pour Kawa et une pour Terry, et il commençait à s’impatienter car il refusait de dicter ses courriers personnels à qui que ce soit.

                Les jours passèrent donc, voyant la missive de sa Vicomtesse d’amie posée sur le bureau de leurs appartements, attendant que le jeune Ebouriffé puisse prendre plume pour répondre.




                * "là-bas" merci monsieur Goldman


                Kernos a écrit:
                [Troyes, le 29 septembre 1460, Fiancés malgré eux]

                Parce qu'avec une bague au doigt
                Tu n'es pas plus amoureux[...]
                Parce qu'à tort et à raison
                Je te veux plus fort que toi
                *

                Kernos sourit, chose qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps hélas, au "jeune" relation, de l'homme qui s'agenouillait brièvement pour se présenter. Il n'en méritait pas temps, puisque hormis le titre de baron, en cet instant, il n'avait rien pour inspirer la moindre déférence. Enfin soit, le jeune homme était poli.

                Enchanté, Messire d'Yzernay.

                Son regard alla ensuite sur Terwagne. Allait-elle l'écarter comme une mouchette un peu trop collante? Et bien non, ô surprise! Elle l'invita à se joindre à eux d'un geste, ce qu'il fit de bonne grâce, ses jambes avaient un peu de mal à le porter. Déjà qu'il les interrompait, il n'aurait plus manqué qu'il s'écroule sur la table à cause d'un vertige, cela aurait fait quelque peu désordre.

                Terwagne en profita pour compléter les présentations. Ainsi, ce Jim n'était "qu'un ami" - titre très honorifique dans la bouche de la Méricourt, cela dit en passant - de la Cour d'Appel. Kernos se détendit un peu et acquiesça de la tête. Il ne s'agissait pas de cet "autre" comme il le craignait, et s'en trouva soulagé pour un bref instant. Sans doute était-ce une forme de fierté mal placée, mais rencontrer ce "rival" alors qu'il se trouvait dans cet état de délabrement ostensible l'aurait profondément mortifié... Appelez ça de l'amour propre ou bien de l'orgueil, toujours est il que d'être pris en faiblesse face à cet autre qu'il jalousait ardemment aurait était une cuisante défaite pour lui.

                Un soulagement de courte durée, écrivais-je précédemment. En effet, si la découverte que Jim n'était pas l'autre homme dans la vie de Terwagne l'avait rassuré, celle-ci lui avait réservé un rebondissement de choix.


                Quant au Baron, c'est l'ombre que je vais épouser...

                Kernos remercia le siège sous lui, car certainement il serait tombé - et pas que des nues - sous l'annonce de cette nouvelle.

                Ainsi, elle avait pris sa décision. Sans une dernière discussion entre eux. Sans même entendre les termes du contrat qu'elle lui avait demandé à Tonnerre. Sans même qu'il ne s'y attende lui-même à pareille déclaration... Elle avait dit "oui". Malgré toutes les bonnes raisons qui lui inspiraient le "non". Au défi de toute logique, elle avait dit "oui". Oui à l'arrangement. Oui à l'intérêt. Oui à lui, ou plutôt à ce qu'il pouvait donner. Décidément, elle était toujours là où on ne l'attendait pas.

                Il était tellement sous le choc, qu'il en resta quelques instants sans voix. Il ne savait pas s'il devait hurler de joie ou bien pleurer d'amertume. Il allait épouser Terwagne, elle avait accepter.

                Terwagne, la femme qu'il aimait à se consumer...
                Terwagne, la femme qui occupait ses pensées et ses sens depuis plus de deux années...
                Terwagne, la femme qui l'avait bouleversé au plus profond de son être, celle qui l'avait changé, transformé au point qu'il ne se reconnaissait plus lui-même...
                Terwagne, la femme pour qui il avait versé tant de larmes, poussé tant de cris...
                Terwagne, la femme qui lui avait fait comprendre ce que vivre et aimer signifier, celle qui l'avait fait se sentir plus et moins qu'un homme...
                Terwagne, la femme avec qui il s'unirait devant Dieu et les hommes, celle qui allait devenir son épouse après tant péripéties et de tempêtes...

                Cela aurait pu être le plus beau jour de son existence. Sa plus grande victoire... dans d'autres conditions. Si elle lui avait dit "oui" par amour et non par dépit, par résignation. Voilà pourquoi il se sentait perdu, indécis. Partagé entre le bonheur de passer le reste de sa vie aux côté de cette femme qu'il aimait, qu'il admirait, qu'il désirait, et la tristesse de ce que leur "nous" était devenu par sa faute. Une joie amer, au goût de sel... il n'était pas assez égoïste pour ressentir cela comme un triomphe. Elle sacrifiait ses sentiments dans l'espoir d'être mère... lui n'était que la branche à laquelle elle se raccrochait.

                Si elle était capable de cela. D'épouser l'ombre qu'il était devenu, alors ce n'était que juste que lui mette son bonheur sur l'autel et lui tranche lui-même la gorge si cela pouvait, un jour, la rendre heureuse. Si c'était cela le prix à payer pour vivre avec elle, lui donner cet enfant légitime qu'elle désirait tant, alors cela valait la peine. Alors peut être qu'elle finirait par lui pardonner le mal qu'il avait pu faire, peut être redeviendrait-il son "Ut"... à défaut d'amour, il lui restait l'espoir.

                Il regarda Terwagne, ému malgré tout, un brin nostalgique de cette mélodie qui avait été leur et résonnait encore à son coeur, une pointe de tristesse aussi pour ce qu'il ne parviendrait peut être jamais à réparer, à cette distance qu'il ne pourrait sans doute plus combler. Puis, il posa les yeux sur le jeune couple qui se donnait la main, attendrissant le coeur du Rouvray dans cette simple expression d'affection. Oui, il y avait encore place en lui pour autre chose que les déchirements.


                Et je vous présente, Annabelle, la femme qui a fait de moi l'homme le plus heureux du monde.

                Kernos adressa un sourire emprunt d'excuses à la jeune femme silencieuse. Une sorte de "pardon pour le dérangement et de vous mettre dans cette situation".

                Certes, messire de Rouvray n'est que l'ombre de lui-même ce jour mais je ne doute pas que les soins d'un médicastre lui rendent le panache que je lui devine!


                Il fit un effort pour ne pas éclater de rire. Ce jeune homme était décidément plein d'esprit, Kernos comprenait pourquoi Terwagne l'aimait bien. Ce côté spontané et léger, comme elle-même était capable de montrer autrefois.

                A côté d'une femme comme Terwagne Méricourt, on ne peut qu'être ombre tant elle irradie. Il sourit. Mais vous avez raison Messire. Ajoutez à cela un barbier et un bon bain, et sans doute y gagnerai-je un peu plus de lustre.

                Puis, à Terwagne.

                Bien que je sois surpris de ta réponse, sache que j'en suis heureux.

                Je croyais que tu voulais avoir le "contrat" en main pour prendre ta décision et me donner ton choix. Si tu le souhaites, je pourrais toujours te les présenter, plus tard ou en présence de ton futur vassal, ici présent, si tu souhaites témoin pour nos...
                il osa le mot... fiançailles.

                Il avait beau se répéter que c'était par nécessité, par intérêt, il ne put s'empêcher de sourire béatement.


                * Loana, Comme je t'aime


                Annabelle1 a écrit:
                Anna avait suivi docilement son époux,les présentations étaient faites et les choses semblaient s'arranger d'elles mêmes.Alors que d'un baiser discret il susurra à son oreille:

                Si j'étais prévisible, tu m'en aimerais peut-être moins...

                Elle répondit d'un sourire.Nul besoin entre eux de longues discussions...Ils avaient le temps pour complice et un regard ou un sourire avait l'effet magique de dissiper tout malentendu.

                La chaise tirée près d'elle l'invitait à prendre place.Elle s'y installa tout en écoutant les deux amis deviser.Elle n'était pas au courant de tout et surtout pas de la vie de leur hôtesse;à part quelques bribes énoncées le soir au coin du feu,Anna suivait comme elle pouvait le fil de la conversation quand un bruit étrange parvint à ses oreilles.Tout le monde se redressa légèrement et chacun porta son regard dans la même direction: le haut de l'escalier.Là se tenait un homme dont l'allure un peu dégingandée fit sourire Anna.Il descendit précautionneusement chaque marche comme s'il avait peur de les dégringoler toutes à la fois.Arrivé devant eux il se présenta :


                Dame, Messire, veuillez pardonner l'importun que je suis et mon impolitesse pour vous avoir interrompu sans m'être présenté. Kernos Rouvray, une vieille ...relation de la Demoiselle Méricourt.

                Jim s'était levé et d'une légère génuflexion s'était présenté.Puis se penchant afin de saisir la main d'Anna il enchaina:

                Et je vous présente, Annabelle, la femme qui a fait de moi l'homme le plus heureux du monde.


                Elle se leva et présentant sa main à l'homme ne put s'empêcher de sourire:

                Ravie de vous connaitre messire...Je suis l'épouse de la jeune relation de votre vieille relation!Heu...Enfin je suis Annabelle...Enchantée!

                Elle put voir un éclair de satisfaction dans le regard de son rouquin de mari et sut qu'elle avait répondu ce qu'il attendait d'elle.

                Elle se recula de quelques pas une fois ces présentations terminées et écouta attentivement Terwagne et tressaillit quelque peu lorsque celle ci annonça:


                Quant au Baron, c'est l'ombre que je vais épouser...

                Elle réfléchit et se tritura le cerveau afin d'essayer de comprendre ce que l'amie de son époux entendait par "ombre".

                Anna aurait bien aimé en savoir un peu plus avant de faire cette rencontre,elle se sentait complètement perdue.Certes le regard suppliant de Jim ne la laissait pas indifférente mais elle ne connaissait pas assez ces personnes pour lui venir en aide.


                Terwagne_mericourt a écrit:
                [Troyes, le 29 septembre 1460 : quand le malheur des uns fait le bonheur des autres, ou pas...]


                La tristesse se posant un instant sur le visage de son ami Jim à l'annonce de sa décision, mais surtout de la façon dont elle envisageait cette union, la Méricourt la vit forcément... Lui plus que quiconque savait quel raisonnement l'avait conduite à ce "oui", quelles circonstances, quel sacrifice aussi, et surtout lui seul pouvait deviner la croix qu'elle venait donc de décider de tirer sur sa relation avec le Duc de Rosnay, cette relation compliquée, condamnée par la morale, mais qui durant de nombreuses semaines lui avait rendu le sourire, l'envie de vivre, d'aimer, de rêver, d'exister.

                Ce "oui", c'était ni plus ni moins qu'un linceul posé sur sa foi en l'amour, et Jim le savait sans qu'elle aie besoin de le dire explicitement.

                Elle lui adressa discrètement un sourire teinté d'excuse, de gêne, d'espoir dans le fait qu'il la comprenne et ne la juge pas. L'espoir de devenir mère un jour était chez elle bien plus fort que tout le reste, à moins que ça ne soit la peur de ne jamais le devenir.

                Ce soir, lorsqu'elle serait seule devant le choix qu'elle venait de faire en leur présence à tous, il lui faudrait trouver les mots à coucher sur le vélin pour l'annoncer à Kelso, lui expliquer, enterrer leurs rêves communs... Et cette nuit, seule, elle pourrait laisser couler sur ses joues les larmes qui risquaient de faire leur apparition au bord de ses paupières là devant tous si elle ne parvenait pas à se concentrer sur le moment présent et à chasser de ses pensées l'homme qui le dernier avait fait battre son coeur, trembler sa voix, frisonner sa peau.

                Se faisant violence, elle revint donc aux protagonistes présents, à commencer par Annabelle, à qui elle sourit. C'est vrai qu'ils formaient un joli couple, elle et Jim.


                Quel dommage que vos enfants ne soient point venus avec vous.
                Le tableau du bonheur aurait été complet.

                J'espère les rencontrer un jour eux aussi, dans des conditions moins... enfin plus...


                Ne trouvant pas le terme adéquat, elle laissa sa phrase en suspend, certaine que la demoiselle comprendrait ce qu'elle tentait de dire sans vouloir vexer ou blesser personne, et tourna son regard vers l'Officier de la Cour d'Appel puis vers le Rouvray.

                Bain, barbier, médicastre, tout cela se trouve aussi facilement en Champagne qu'en Lyonnais-Dauphiné, rassurez-vous Baron.

                A moins bien entendu que vous n'espériez me ramener dans ce Duché qui a toujours eu bien plus d'importance à vos yeux que mon bonheur, ce duché où l'on croise à chaque coin de rue les fantômes de votre précédent mariage?

                Si tel est votre espoir, autant vous dire de suite que je préfèrerais encore mourir sur un bûcher que d'accepter. Bien plus de gens respectables m'attendent là-haut que là-bas.


                Zeltraveller... Homme des bois... Mentaig... Tant d'autres encore qui lui manquaient si souvent et depuis si longtemps...

                Pour le reste, j'ai bien réfléchi et il m'apparait bien plus juste que ça soit moi-même qui propose les termes de ce contrat qui nous unira le plus rapidement possible, si vous les acceptez bien entendu.

                J'ai très peu de conditions à imposer, au final, et suis toute prête à vous les annoncer devant Jim ici présent, si bien entendu il accepte le rôle de témoin.


                .jim. a écrit:
                Malgré tous ses efforts pour détendre le climat, le rouquin persistait à trouver que le ton de la conversation était tendu pour une demande en mariage.

                Quand était-ce la dernière fois qu'il avait vécu ça? Peut-être lorsque le chancelier du Ponant avait exigé de connaître son orientation politique en pleine guerre civile? A bien y réfléchir, le climat n'était peut-être pas si tendu que cela ce soir là. Affectant une relative normalité, il s'empressa de saisir au vol la demande de Terwagne.


                Oh mais les enfants ne sont pas loin... On les a laissés à l'auberge sous la garde d'une nourrice pour plus de sécurité. Le garçon a de beaux cheveux bouclés, je suis sûr que vous l'aimerez tout de suite. Quant à notre petite chérie, elle est aussi rousse que moi!

                Il vit que Terwagne hésitait sur les mots pour qualifier les circonstances de leur rencontre et s'empressa d'attraper la balle au vol.

                Oui en effet, je pense que le mot que vous cherchez est "dans des conditions sanitaires plus favorables"! Le baron semble avoir attrapé une méchante grippe. Il serait dommage que les enfants la contractent.

                Puis la conversation revint sur les termes du contrat qui devait le Terry au baron. En bon juriste, le rouquin commençait déjà à songer aux clauses suspensives du contrat et aux motifs d'annulation possibles. Il faudrait bien sûr qu'en cas de séparation la moitié au moins des biens de l'époux revint à l'épouse et en cas de décès la totalité. Il jeta un coup d'oeil appréciateur au baron en se demandant combien il pouvait peser en livres tournois. Mais la dernière réplique de sa future suzeraine le prit de cours.


                J'ai très peu de conditions à imposer, au final, et suis toute prête à vous les annoncer devant Jim ici présent, si bien entendu il accepte le rôle de témoin.

                Euh oui... bien sûr, je ne peux rien vous refuser Terry.

                Puis un ton plus bas

                Vous êtes sûre de vouloir donner les conditions tout de suite? J'étais justement en train de réfléchir aux modalités de constitution d'un douaire en cas de décès prématuré pour cause d'infection grippale... C'est qu'il m'a pas l'air très en forme le promis.


                Kernos a écrit:
                [Troyes, le 29 septembre 1460, Et je me demande...]

                Même si tu n'es plus là
                Je chante encore pour toi
                Et je me demande si tu m'entendras*


                L'Amour...

                C'était un sentiment bien compliqué que celui-là. Capable de vous élever plus haut que la cime de la plus élevée des montagnes, à en frôler le Divin du bout des doigts, comme de précipiter vous écraser dans le plus profond et noir des abysses. Une chose si simple, quand il regardait ce jeune couple qui se tenait devant lui, et à la fois si tortueux quand il posait les yeux sur Terwagne. Il ne cessait de jongler entre les extrêmes. Sachant se faire plus doux que le miel, tout au temps qu'acide à vous en brûler la langue. Vous laissant dériver sur les eaux placides d'un lac au gré d'une brise caressante, ou vous jetant au coeur d'un océan furieux dans une coquille de noix ballotée par le grondement d'une tempête... l'Amour.

                Sans doute aurait-il mieux fallu pour eux qu'ils ne soient jamais tombé amoureux l'un de l'autre. Cela leur aurait épargné bien des souffrances et des déchirures. Ou bien s'ils ne s'étaient pas rencontrés à un virage brusque de leurs existences... mais se seraient-il aimés autrement? Si leur rencontre n'avaient pas eu lieu ce soir à Briançon, aurait-il pu se toucher mutuellement? Lui et son sourire triste teinté d'hiver, essayant de faire son deuil. Elle en quête d'oubli, aussi fugitive et insaisissable qu'un chat blessé. Se seraient-ils regardés autrement? Se seraient-ils rencontrés? Se seraient-ils dévoilés l'un à l'autre? L'Amour aurait-il été plus clément pour Kernos et Terwagne en une autre saison, en un autre pays?

                Au final, c'était encore elle qui avait eu raison... L'ardeur fragile... S'aimer au plus vite avant que tout ne vole en éclat, avant de se détruire... S'abandonner, abandonner, il avait laissé s'échapper sa chance et sans doute ne parviendrait-il jamais à la retrouver... se marier avec elle ne l'aiderait aucunement. Certes, elle avait dit oui, encore lui restait-il à poser les conditions de ce renom... c'était cela la tragédie. Ce n'était qu'un mariage de renoncement, de rêves envolés, pour se raccrocher à la dernière branche, un mariage "bourgeois" dirait-on dans quelques siècles. Etait-il possible d'envisager un autre futur pour eux deux? L'espoir était si chenu, si improbable, si fou, si désespéré. Le jeu en valait-il vraiment la chandelle?

                Terwagne était prête à ce sacrifice pour obtenir ce qu'elle avait toujours désiré, accepterait-il le prix à payer en retour pour caresser cet espoir qu'un jour revienne cette mélodie qui avait été leur? Ou tout simplement payer le prix pour que cette femme, qu'il aimait à la déraison, puisse accomplir son désir?

                Qui sacrifiait le plus à l'autre au fond? Etait-ce lui ou bien elle? Qu'elles étaient les chaînes les plus lourdes à porter? Elle se servirait de lui, lui de elle, mais lui ne pourrait jamais la détester pour ça alors qu'elle... Elle le détestait déjà, il le voyait dans son regard, dans ses gestes, jusqu'où ce dégoût pouvait-il enfler? Quand elle subirait ses étreintes, quand elle le regarderait chaque jour et verrait à chaque fois les chaînes qui les liés ensemble, certainement oui, elle le haïrait d'avantage encore, jusqu'au point de non retour s'il n'était déjà pas franchi. Si au moins il avait eu lui le courage de dire "non"... Pourquoi fallait-il qu'il éprouve cet amour terrible pour elle? Pourquoi fallait-il qu'il l'aime si égoïstement? Il aurait suffit d'un seul "non" pour qu'elle aille trouver le bonheur ailleurs, mais il lui dirait "oui". Oui à tout ce qu'elle désirait, juste pour qu'elle reste auprès de lui, même si tout cela ne serait que factice, mensonge et duperie... Il dirait "oui" et lui ouvrirait les portes de cette cage dorée où elle viendrait s'éteindre contre son giron.

                De s'être trop aimé on en vient à se déchirer... Et bien soit. Il se laisserait dépecer, écorcher autant de fois qu'il sera nécessaire pour qu'elle puisse étancher sa soif de revanche, de vengeance. Il se redressa sur son siège et plongea une fois encore son regard dans les iris noirs de la Méricourt, quitte à en boire à nouveau la tasse et à y laisser définitivement sa peau. Il ne pouvait rêver plus belle mort, ni plus beau bourreau.


                Le Lyonnais-Dauphiné? Je n'avais aucune intention de t'y emmener, au tant me crever les yeux tout de suite que d'y retourner. J'ai liquidé ce qui me restait là-bas avant de venir te rejoindre, il ne m'y reste que mes fiefs et de vieux souvenirs... Non je ne comptais pas revenir dans ce Duché, je t'y ai déjà perdu une fois...

                Oui... le Lyonnais-Dauphiné, il en avait fait son deuil et tourné le dos à ce pays qui avait été trop longtemps sien. Les cicatrices demeureraient, mais les douleurs s'étaient évanouies avec le temps. Tout cela appartenait au passé désormais, un passé lourd mais derrière lui... son précédent mariage et ses fruits également.

                Résolu, il regarda le jeune homme et son épouse, puis hocha la tête.


                Je suis prêt à entendre tes conditions, Terwagne.


                Et à en assumer les conséquences. On y était enfin.

                Peut être la mélodie ne deviendra t-elle plus qu'un refrain oublié que l'on fredonne sans y prendre garde et sans que l'on se rappelle qui la chantait autrefois, mais au moins il la chanterait jusqu'au bout.




                *Le chanteur malheureux, Cl. François.
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                MessagePosté le: Aujourd’hui à 08:35 (2018)    Sujet du message: 1460-07-18 ~ [RP] C'est d'ici que je vous écris...

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